Du 29 novembre 2025 au 1er mars 2026, une exposition mettant Étretat à l’honneur s’est tenue dans la capitale des Gaules. Titrée « Étretat, par-delà les falaises » et annonçant en sous-titre les noms de Courbet, Monet et Matisse, elle était bien entendu centrée sur la peinture et plus particulièrement sur le motif qui a fasciné ces peintres. La présentation affichée sur le site du Musée des Beaux-Arts de Lyon, qui accueillait l’exposition, met en avant quatre œuvres en particulier : deux variantes de La Vague par Gustave Courbet et deux tableaux de Claude Monet : Le Déjeuner et Mer agitée à Étretat. Deux de ces œuvres appartiennent aux collections du MBA de Lyon, les deux autres (Le Déjeuner, acquis en 1910 et une variante de La Vague, acquise en 1908) proviennent du Städel Museum de Francfort (Allemagne) (https://www.mba-lyon.fr/fr/fiche-programmation/etretat-par-dela-les-falaises). Depuis ce capital de départ, assez mince somme toute, le commissariat de l’exposition a su rassembler une somme impressionnante d’œuvres de très haute qualité, parmi lesquelles figurent les tableaux les plus connus consacrés à Étretat.

Une co-production franco-allemande
L’exposition est en effet le fruit d’un partenariat entre le musée lyonnais et le musée d’art de Francfort, fondé en 1815 par Johann Friedrich Städel. Dans le commissariat de l’exposition, un conservateur du Städel Museum, Alexander Eiling, figure en tête aux côtés d’un conservateur du MBA de Lyon, d’une conservatrice du Musée d’Orsay et d’une autre conservatrice du Städel Museum.
Alexander Eiling est une personnalité connue dans le monde de l’histoire de l’art. Spécialiste de l’expressionnisme allemand, il a débuté sa carrière comme assistant au musée Städel, dans sa ville natale, avant d’être nommé conservateur à Ludwigshaven puis à Karlsruhe (dont le musée a prêté quelques œuvres). En 2018, il retourne au musée Städel, cette fois-ci en tant que responsable de la collection d’art moderne. Ce n’est pas un novice des grandes expositions puisqu’il a déjà organisé deux rétrospectives de peintres français à Karlsruhe, l’une consacrée à Degas (2014-2015) et l’autre à Cézanne. (2017-2018). Logiquement, l’exposition Étretat, par-delà les falaises sera présentée ensuite au Städel Museum du 19 mars 2026 au 5 juillet 2026, avec un titre différent, mettant l’accent sur le père de l’impressionnisme : Monets Küste, die Entdeckung von Étretat, traduit sur le site du Städel par « Monet sur la Côte Normande, la découverte d’Étretat » (https://www.staedelmuseum.de/de/monets-kueste). Une chance de se rattraper pour ceux qui auraient manqué la présentation lyonnaise.
Environ 150 œuvres et documents étaient présentés sur deux niveaux, jalonnant 8 chapitres suivant un ordre plus ou moins chronologique.


Une exposition immersive
La société Iconem, entreprise parisienne spécialisée dans la numérisation de sites patrimoniaux et partenaire de l’exposition française, a réalisé une numérisation photogrammétrique des falaises et de la plage, filmées depuis la mer ; la projection de ce panoramique sur les murs de la première salle, en ouverture de l’exposition, permet d’immerger le visiteur dans le paysage représenté par les artistes, selon un point de vue inhabituel, y compris pour les familiers d’Étretat.


En parallèle, pour illustrer « La découverte d’Étretat », sont présentées les plus anciennes représentations d’Étretat, parmi lesquelles figurent le tableau d’Alexandre Noël daté de 1786, ainsi que des œuvres d’Eugène Isabey, d’Eugène Delacroix, de Victor Hugo, de Camille Corot, entre autres, mais aussi des peintures moins connues, comme celles, tout-à-fait remarquables, de l’Allemand Johann Wilhelm Schirmer (1807-1863), qui fut directeur de l’académie des beaux-arts de Karlsruhe ; certaines de ses peintures, d’une précision photographique, atteignent l’hyper-réalisme. Un artiste néerlandais, Louis Meijer, est également représenté.






Johan Wilhelm Schirmer : Meeresstudie bei Etretat (mit Felsküste zur Rechten), 1836 (en haut) et Felsen im Meer an der Küste der Normandie, 1836 (en bas), peintures à l’huile



Pêcheurs et baigneurs : autour d’Eugène Le Poittevin
Un troisième Eugène est la vedette de la deuxième salle, dont le thème dichotomique est « Pêcheurs et baigneurs ». Il s’agit évidemment d’Eugène Le Poittevin, qui fut le premier artiste résident à Étretat – saisonnier tout au moins, et qui s’intéressa à ces deux mondes cohabitant tout au long de la seconde moitié du XIXe siècle. Ses œuvres les plus connues, dont beaucoup ont été prêtées par le Musée des Pêcheries de Fécamp (qui lui consacra une exposition en 2020), figurent en bonne place. Le thème des pêcheurs et de la population locale est aussi illustré par des tableaux de Hugues Merle et de Giovanni Boldoni et par une gravure d’Alfred Taiée montrant la coexistence des barques et des bains de mer tandis que les estivants sont représentés, entre autres, sur des photographies anciennes et – de manière plus grotesque – sur une gravure de Gustave Doré.


Autre vue de la deuxième salle de l’exposition ; au centre du cliché, Bains de mer à Étretat, peinture de 1866 d’Eugène Le Poittevin ; sur le mur du fond, L’enseigne peinte en 1842 par Eugène Le Poittevin pour l’auberge Blanquet (https://www.etretat.carnetsdepolycarpe.com/2025/12/24/les-blanquet-une-success-story-etretataise/) ; sur le mur de droite, les 4 lithographies de la série La vie d’une caïque (1856)









Bonjour Monsieur Courbet
Gustave Courbet est le point de mire de la 3e salle, qui est la dernière de cet étage. La série des Vagues, dont les différentes variantes sont dispersées dans plusieurs musées du monde entier, est une réponse au défi posé par la représentation picturale d’une nature mouvante. Inspiré par la météo étretataise, Courbet préfère se frotter à l’impétuosité des éléments plutôt que de céder aux attraits qu’offrirait une nature apaisante (https://www.etretat.carnetsdepolycarpe.com/2021/11/07/tempetes-et-naufrages-a-propos-dune-exposition/).






Étretat dans l’objectif des premiers photographes
Les premiers visiteurs d’Étretat, gens fortunés, fréquemment sensibles aux choses de l’art et épris de technologie, ne pouvaient manquer de s’intéresser au medium photographique.
Au terme d’un escalier menant au second niveau de l’exposition lyonnaise, le couloir formant la 4e salle « Photographier Étretat », propose des cliches datant du Second Empire, dont les auteurs sont Paul Gaillard, les frères Louis-Auguste et Auguste-Rosalie Bisson et surtout Alphonse Davanne, scientifique et inventeur, qui présida la Société française de photographie entre 1876 et 1901. Certains clichés de ce dernier, provenant de la collection de son fils Maurice, furent édités par la suite en cartes postales par le syndicat d’initiative d’Étretat ; ils illustrent ainsi, aux côtés de la série de vues du début du siècle éditées par les frères Neurdein, ce qu’étaient le paysage et la vie à Étretat du Second Empire jusqu’à la Belle Époque. (https://www.etretat.carnetsdepolycarpe.com/2023/08/01/la-belle-epoque-etretat-avant-guerre/)




Monet, l’incontournable
La 5e salle est consacrée à Claude Monet, qui consacra près de 80 toiles au total aux falaises étretataises, s’attachant, à la suite de Courbet, à rendre les variations de couleurs et de lumière au cours de nombreuses séances sur le vif. Figurent ici les représentations des falaises les plus connues du grand public (dont celle qui figure sur l’affiche de l’exposition) et quelques autres un peu moins connues mais tout aussi remarquables.







Après l’impressionnisme
Eugène Boudin, peintre normand à qui le musée Marmottan-Monet consacra une exposition en 2025, est bien représenté dans la 6e salle, qui est consacrée aux peintres succédant à Claude Monet. Il s’y trouve en bonne compagnie, avec des artistes comme Gustave Caillebotte, Félix Vallotton, Paul Leroy, Jean-Francis Auburtin (à qui le Muma du Havre consacra une exposition en 2006) ou encore Sophie Schaeppi (la seule femme peintre présente dans l’exposition, qui séjourna à Étretat durant l’été 1899).








Une série de dessins au crayon du peintre, dessinateur et décorateur Eugène Grasset (1845-1917), réalisée entre 1890 et 1903, attire l’attention ; titrée de façon sibylline : Falaises, traduction ornementale, elle montre l’intérêt peu commun que l’artiste portait à la géologie – et particulièrement à la stratigraphie exhibée par la falaise – d’un point de vue esthétique.

Henri Matisse à Étretat en 1920
La 7e salle est presque complètement consacrée aux peintures et dessins exécutés à Étretat par Henri Matisse durant l’année 1920, à l’été puis au début de l’automne. Les sujets en sont variés : scène d’intérieur, nature morte, falaises, pêcheurs et barques sur la plage, mais la vie de la population locale est préférée aux scènes de villégiature.








En guise d’épilogue
La salle qui clôture l’exposition propose des tirages grand format de quelques photographies récentes de Balthasar Burkhard et d’Elger Esser qui « interrogent le mythe d’Étretat » ; autrement dit elles reprennent plus ou moins les motifs dont se sont emparés les peintres successifs. Chacun jugera de l’intérêt artistique de la démarche. Sont également exposés, sur un dernier mur, les croquis envoyés par Guy de Maupassant dans un courrier adressé à Gustave Flaubert pour guider l’écrivain rouennais dans la rédaction du périple géologique de ses héros Bouvard et Pécuchet le long des falaises étretataises (https://www.etretat.carnetsdepolycarpe.com/2026/01/08/dictionnaire-des-toponymes-etretatais/).


Le générique placé en fin de l’exposition énumère les organismes prêteurs, parmi lesquels figurent dix-huit musées et institutions français, sept musées allemands, un musée espagnol (celui de Montserrat), un musée néerlandais (à Rotterdam), un musée suédois (Stockholm), deux musées suisses (Genève et Zürich), un musée britannique, six musées états-uniens (à Baltimore, New York, Philadelphie, Washington et Williamstown) ; s’y ajoutent plusieurs prêteurs privés.
On ressort de cette exposition éblouis, aussi bien que surpris qu’elle n’ait pas été envisagée plus tôt et par un grand musée national. L’ouvrage de Bruno Delarue, consacré aux peintres à Étretat et dans lequel figurent bon nombre des œuvres exposées à Lyon, avait montré, il y a 20 ans déjà, toute la richesse du thème. En tout cas, le succès a récompensé le Musée des Beaux-Arts de Lyon et les organisateurs, qu’il faut féliciter de leur initiative et de leur travail. Dès avant la fin de l’exposition, le catalogue était épuisé, signe incontestable de l’intérêt du public.
Pour en savoir plus :
- Dossier de presse du MBA de Lyon : https://www.mba-lyon.fr/sites/mba/files/2025-11/Etretat_DP_web.pdf
- Diederik BAKHUYS, Marie-Hélène DESJARDINS, Laurent MANŒUVRE, Cécile MESNARD et Nadège SÉBILLE : L’invention d’Étretat. Eugène Le Poittevin, un peintre et ses amis à l’aube de l’impressionnisme. Catalogue d’exposition du Musée des Pêcheries de Fécamp, éditions des Falaises, 2020, 160 pages.
- Bruno DELARUE : Les peintres à Étretat. 1786-1940. Édition Bruno Delarue, 2005, 271 pages.
- Bruno DELARUE : Monet à Étretat. Éditions Terre en vue, 2017, 32 pages.
- Bruno DELARUE : Jean-Francis Auburtin à Étretat. Éditions Terre en vue, 2019, 32 pages.
- Bruno DELARUE : Matisse à Étretat. Éditions Terre en vue, 2025, 32 pages.
- Alexander EILING, Stéphane PACCOUD ; Isolde PLUDERMACHER et Eva-Maria HÖLLERER : Étretat par-delà les falaises : Courbet, Monet, Matisse. Catalogue d’exposition, Musée des Beaux-Arts de Lyon, 2025, 278 pages.
- Armelle FÉMELAT : Étretat par-delà les falaises : les paysages de Courbet, Monet, Matisse au MBA de Lyon. La Gazette Drouot, 27 janvier 2026 (https://www.gazette-drouot.com/article/retrospective-etretat-par-dela-les-falaises-courbet-monet-matisse-au-musee-des-beaux-arts-de-lyon/96009)
- Raymond LINDON : Eugène Le Poittevin et ses bains de mer. La Gazette des Beaux-Arts, Décembre 1967, pp. 349-357.
- https://soundcloud.com/lyon_musee_beaux_arts/sets/exposition-etretat-par-dela-les-falaises-courbet-monet-matisse (audioguide)
- https://france.jeditoo.com/Normandie/etretat/etretat-monet.htm#gsc.tab=0
- https://scribeaccroupi.fr/visite-privee-etretat-mba-lyon/
