Il y a 50 ans : Étretat sous les eaux

Beaucoup d’Étretatais, parmi les plus âgés, se souviennent des évènements climatiques qui frappèrent la ville en plein milieu de la saison touristique, voici un demi-siècle. À l’heure où les catastrophes causées par les changements climatiques globaux et la montée des eaux marines prédite par les scientifiques inquiètent les populations littorales du monde entier, il est pertinent de revenir sur l’inondation du 10 août 1975, en s’appuyant sur la relation qu’en fit la presse locale.

Des eaux venues de la terre

Pour comprendre l’enchaînement des évènements, il faut prendre en compte la configuration géographique particulière d’Étretat (https://www.etretat.carnetsdepolycarpe.com/2020/02/27/le-sous-sol-etretatais/). L’agglomération se situe au confluent de deux vallées : la vallée principale, le Grand Val, est assez large et son origine se situe sur le plateau, du côté de Bréauté, à 29 kilomètres de la mer ; la pente longitudinale -celle du fond de vallée- est inférieure à 0,5 %.  L’autre vallée, qui rejoint la précédente au niveau de l’église d’Étretat, est le Petit Val, dont le tracé est plus court (moins de 8 km) et la pente plus forte (2,35 à 1,05 % dans la partie aval). Ce sont des vallées sèches, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas parcourues par un cours d’eau ; la « rivière d’Étretat », qui figure sur certaines cartes anciennes, n’existe plus depuis plusieurs siècles ; en revanche un cours d’eau souterrain coule sous le Grand Val et surgit dans les galets de la plage.

Limites du bassin-versant d’Étretat sur fond de carte d’état-major (https://www.geoportail.gouv.fr)

La nuit du vendredi 8 août 1975, un violent orage éclata vers 22 heures et des trombes d’eau s’abattirent sur Étretat et sur son bassin-versant. La sécheresse qui avait sévi dans les jours précédents avait durci et imperméabilisé les sols. La marée était alors haute, ce qui empêcha l’évacuation des eaux de pluie, déjà entravée par l’insuffisance du réseau d’égout, datant du siècle précédent. Le ruissellement se concentra dans les points bas, alimentant de véritables torrents, surtout dans le Petit Val, plus étroit et à plus forte pente. De surcroit, une caravane, emportée par les eaux, vint obstruer comme un bouchon le tunnel du Petit Val, qui avait justement été creusé en 1867 pour détourner les eaux d’inondation venant de Bénouville. Les rues, en particulier la rue du Colonel Raynal, empruntant le Petit Val, et la rue Notre-Dame, se transformèrent en voies d’eau dont le débit était tel qu’il emportait sur son passage gravats, arbres et véhicules. Une Citroën Ami 6, emportée par les eaux, fut retrouvée le 16 août au pied de la valleuse d’Étigues, en grande partie recouverte par les galets. Les eaux montèrent dans les maisons, en particulier rue Notre-Dame. Chez Mr et Mme Resse, rue de l’abbé Cochet, le rez-de-chaussée était sous un mètre d’eau ; le couple fut relogé par la suite à Criquetot.

Rue Notre-Dame dans la nuit du 8 au 9 août 1975 (photo François Vincent)
Cour inondée dans la nuit du 8 au 9 août 1975 (photo François Vincent)
Rue Notre-Dame dans la nuit du 8 au 9 août 1975 (photo François Vincent)

Des communes voisines furent également touchées, à un degré moindre : Fécamp, Annouville-Vilmesnil, Mentheville, Grainville-Ymauville, Angerville-Bailleul, Ganzeville, Bénouville, Bordeaux-Saint-Clair, Les Loges.

Je me souviens des inondations du 8 août 1975, jour où presque tout Étretat fut submergé par les eaux. Je me souviens notamment de la Villa Passerose, située rue Notre Dame. Elle appartenait à nos amis Bataille ; elle venait d’être refaite. Elle fut, comme beaucoup d’autres maisons, gravement sinistrée. Ce jour-là, je jouais au golf. En fin de journée, j’ai vu arriver sur Étretat ce gros nuage noir qui montait de l’horizon. Je n’ai jamais revu depuis un tel phénomène. Sur le coup, il m’a fait penser à celui que j’avais vu enfant dans Fantasia de Walt Disney…

(Franck Mossler : Étretat, mémoires d’un jeune galet, éd. Edilivre, 2019)

Des pertes humaines et des dégâts matériels importants

L’inondation fit deux victimes : Madame Décultot, mère du premier magistrat de Criquetot-l’Esneval, décédée d’une crise cardiaque, et le jeune Jacques Pillet, emporté à Étigues par une coulée d’eau boueuse. Les eaux turbides qui ont pénétré dans les habitations ont provoqué des dégâts au sol et aux murs, ainsi qu’aux installations électriques des particuliers et des commerçants et ont entraîné d’importantes pertes mobilières (ameublement, électroménager, vaisselle, véhicules,…). Le retrait des eaux fut accompagné de l’affaissement des chaussées. Les réseaux (électricité, gaz, téléphone, égouts) furent endommagés. Des craintes de pollution apparurent, d’autant que le flot venant de Bénouville était passé par la décharge publique de la Vévigne. Des désordres ont été causés à une centaine d’habitations ; une vingtaine d’habitations durent être évacuées ; des maisons durent être étayées, en particulier dans la cour Hamel (rue Notre-Dame). D’après le maire, près de 80 % des habitations furent touchées et les dégâts étaient estimés à 10 millions de francs. Une quarantaine de personnes durent être relogées chez des parents ou amis, à la maison familiale Heurtevent, à l’aérium du Tilleul et au foyer de la Pommeraye à Criquetot.
Les festivités prévues dans la semaine suivante furent annulées ou reportées, comme la kermesse paroissiale qui se tint le week-end du 15 août.

Rue Notre-Dame après l’inondation (source www.meteo-paris.com)
Place Georges Flory après l’inondation (source www.meteo-paris.com)
Havre Libre du 12 août 1975

La réaction des habitants

Les habitants aidés d’estivants volontaires, jeunes et moins jeunes, ont collaboré dès le 9 août pour vider et nettoyer les rez-de-chaussée touchés et pour récupérer et remettre en état le mobilier qui n’était pas trop endommagé ; le 12, le nombre de bénévoles enregistré en mairie était chiffré à 116. Des particuliers et des entreprises ont prêté du matériel de déblaiement (pelles, brouettes). Une association de défense des sinistrés fut créée en octobre 1975 pour faire pression auprès des compagnies d’assurance en vue d’obtenir réparation des préjudices et pour obtenir la réalisation de travaux de prévention d’un nouveau sinistre ; l’association tint son assemblée générale le 2 novembre. En octobre 1975, le nombre de dossiers de demande d’aide financière s’élevait à 320, d’après le maire.

Havre Libre du 12 août 1975
Paris Normandie du 12 août 1975
Paris Normandie du 12 août 1975
Paris Normandie du 12 août 1975
Paris Normandie du 12 août 1975
Havre Libre du 18 août 1975
Havre Libre du 11 et 12 octobre 1975
Havre Libre du 10 décembre 1975
Havre Libre du 25 octobre 1975

La réaction des autorités

Durant la nuit du 8 août, le maire, Henri Dupain, rejoint par le conseiller général du canton, Charles Revet, alertait la préfecture et organisait les premiers secours, qui furent assurés par les pompiers d’Étretat, du Havre et des communes voisines. Les pompiers d’Étretat et du Havre procédèrent ensuite au pompage des caves, au nettoyage des boues et à l’évacuation des débris. Un travail intense de déblaiement, de nettoyage et de rétablissement des réseaux fut également effectué par l’entreprise Dieppedalle, par la SERC, par Gaz de France et par les PTT, pendant la semaine suivante, pour maintenir la présence touristique durant le week-end du 15 août, important pour l’économie locale. Ce week-end fut un moment particulier : les touristes furent bien au rendez-vous, venus parfois de loin, motivés par un besoin de manifester leur solidarité pour certains, et par une curiosité malsaine pour d’autres.

Un fonds de secours fut organisé pour les sinistrés. Le 10 août, la préfecture déclara officiellement Étretat commune sinistrée, en même temps que Fécamp. Une commission d’estimation des dégâts fut créée et les sinistrés furent invités à déposer un dossier de déclaration en mairie. Une permanence du Centre d’Amélioration du Logement se tint le 22 août en mairie pour répondre aux questions concernant les dommages immobiliers. Le maire demanda au ministre de l’intérieur d’intervenir auprès des compagnies d’assurance pour faire un geste de remboursement car les garanties ne couvraient pas les eaux de ruissellement. Parmi les mesures immédiates prises par la mairie figurait l’Interdiction de déposer des gravats et déblais sur les trottoirs.
Jean Lecanuet, président du conseil général et Garde des Sceaux, formula auprès du préfet une demande d’ouverture d’un premier crédit de 100.000 francs sur le budget départemental, à titre de secours d’urgence aux sinistrés. André Bettencourt, député de Seine-Maritime, rendit une visite à Étretat le 21 août 1975. Le 6 septembre 1975 c’était au tour du sous-préfet du Havre de faire le déplacement à Étretat.

Havre Presse du 16 août 1975
Havre Libre du 22 août 1975
Havre Libre du 10 septembre 1975

Un élan de générosité

Un appel aux dons fut lancé par le Secours Populaire Français. L’école maternelle d’Étretat, alors située dans le bâtiment de la mairie, accueillit les dons en nature (vêtements, mobilier, vaisselle, matelas). Une collecte spontanée au golf le 12 août permit de recueillir 5000 francs. Le dimanche 17 août, une soirée au bénéfice des sinistrés fut organisée au Casino par son directeur, Mr Gosse. Les équipes de football de Criquetot, Les Loges, Le Tilleul et Étretat organisèrent deux matches qui ont rapporté 1500 francs au profit des sinistrés. Le 2 octobre, l’union des caisses d’épargne de France remit un chèque de 40.250 francs à la municipalité en faveur des sinistrés. La compagnie d’assurance du GAN attribua une allocation exceptionnelle à la ville d’Étretat et l’agence de Fécamp attribua une aide à ses clients sinistrés. Le photographe étretatais François Vincent mit en vente une série de clichés de l’inondation dont les recettes furent versées aux sinistrés.

Havre Libre du 19 août 1975

La solidarité des communes voisines

Le 11 août le SIVOM se réunit en mairie d’Étretat ; une aide de 30.400 francs fut votée, dont 29.600 francs attribués à Étretat et l’ouverture d’une collecte le 16 août dans les mairies du canton fut décidée. Certaines communes, comme Épouville, maintinrent la collecte ouverte durant les jours suivants. La ville du Havre fit un don de 20.000 francs. La collecte rapporta 1812 francs à La Poterie, 1100 francs à Saint-Jouin, 4588 francs à Criquetot, 1000 francs au Tilleul, 810 francs à Bénouville. Le conseil municipal d’Harfleur vota une subvention de 2000 francs à la ville d’Étretat ; celui de Gonfreville-l’Orcher vota une subvention de 5000 francs. Le comité des Fêtes de Criquetot remit une somme de 500 francs au profit des sinistrés. Les secouristes de Goderville organisèrent une collecte de vêtements, vaisselle et mobilier pour les sinistrés.

Havre Libre du 13 août 1975

Plus jamais ça ?

Après le traumatisme du sinistre et la phase de remise en état, vint inévitablement la phase de questionnement sur la possible réitération de l’évènement, d’autant que la cyclicité du phénomène est largement attestée par les historiens d’Étretat, depuis l’abbé Cochet (https://www.etretat.carnetsdepolycarpe.com/2020/03/29/le-climat-etretatais/) ; il suffit de citer la catastrophe du 24 septembre 1842, qui se produisit dans des circonstances analogues (https://www.etretat.carnetsdepolycarpe.com/2024/04/03/lage-des-mutations-etretat-entre-1830-et-1860/), submergea une vingtaine de maisons et fit quatre victimes.

Paris Normandie du 15 août 1975
Havre Libre du 25 octobre 1975

Dès le mois de septembre, la sous-préfecture demandait aux services techniques l’étude des moyens de protection à mettre en place ; un bac de rétention des eaux dans le Petit Val était déjà envisagé. Une réunion de travail se tint à la mairie le 3 décembre 1975 pour envisager la mise en place des études géotechniques nécessaires. Cependant, dès le mois de mars 1976, le maire, qui avait écrit au Président de la République pour alerter sur l’urgence des mesures à prendre, s’inquiète de l’absence de propositions concrètes. Le 30 avril une nouvelle réunion présidée par le préfet de Seine-Maritime se tient en mairie d’Étretat en présence des élus locaux. Le 12 mai, l’assemblée du conseil général vote une subvention de 50.000 francs pour le lancement immédiat des relevés géotechniques et topographiques et un crédit de 200.000 francs pour les travaux d’urgence ; reste à la charge de la ville d’Étretat la somme de 10.000 francs (5000 pour les études et 5000 pour les travaux). Le 21 mai le préfet se rend de nouveau à Étretat.

Havre Libre du 6 et 7 décembre 1975
Havre Libre du 13 mai 1976
Havre Libre du 22 mai 1976

Les premiers travaux ont été réalisés dès 1976 ; ils avaient pour but de freiner et détourner les eaux de surface ruisselant des hauteurs de Bénouville et Bordeaux-Saint-Clair : des vallonnements et des barrières de bois ont été mis en place dans le Petit-Val et l’entrée du tunnel d’évacuation vers la mer a été élargie et protégée par des barrières métalliques.

Paris Normandie du 9 août 1976
Havre Presse du 10 août 1976
Havre Presse du 10 août 1976

Il faut attendre le mois de décembre 1977 pour que le dossier définissant les travaux de la deuxième phase de prévention, concernant l’amélioration du réseau d’assainissement, soit rendu par les services techniques de l’Équipement. Trois phases était prévues : la pose d’un collecteur d’1,80 m de diamètre entre le tunnel des Roches Blanches et la rue Georges Bureau (coût 600.000 francs), la pose d’un collecteur de même diamètre entre la rue Georges Bureau et la rue Notre-Dame (650.000 francs) et la création d’un déversoir d’orages et d’un collecteur de 1,40 m de diamètre pour déversement sur la plage (200.000 francs). La première tranche était prévue pour 1978.

Le 8 août 1976, un an jour pour jour après l’inondation, une cérémonie fut organisée par la mairie pour remercier tous ceux qui avaient aidé la population étretataise ; la médaille de la ville d’Étretat fut remise aux corps de pompiers du Havre, d’Angerville-l’Orcher, de Criquetot, de Goderville et d’Étretat, au commandant Garguel, responsable des pompiers du Havre, et à Daniel Collard, premier adjoint au maire du Havre.

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