L’écrivain-voyageur Sylvain Tesson, né à Paris en 1972, est le fils du patron de presse Philippe Tesson (1928-2023). Il a acquis très jeune sa réputation de voyageur et d’aventurier un peu casse-cou, qui est littéralement confirmée en 2014 par un brutal et stupide accident d’escalade qui lui laisse des séquelles physiques qu’il s’attachera par la suite à surmonter avec détermination. Ses ouvrages sont en grande partie autobiographiques. Parmi les plus connus, on peut citer Dans les forêts de Sibérie, prix Médicis de l’Essai en 2011, Sur les chemins noirs, porté à l’écran par Denis Imbert en 2021 (avec le très populaire Jean Dujardin), ou encore La panthère des neiges, prix Renaudot 2019 et qui fut un gros succès de librairie. Sa liberté de parole et son mépris des tabous lui ont valu l’étiquette d’écrivain réactionnaire, voire d’extrême droite, cabale qui a trouvé son climax en 2024 par un appel au boycott publié dans Libération.
Les piliers de la mer, publié en avril 2025 chez Albin Michel, est son dernier ouvrage. Il compte 214 pages, complétées d’une carte en dépliant hors-texte. Le titre est évidemment un détournement de l’expression biblique les piliers de la Terre, reprise par Ken Follett en 1989 comme titre pour son best-seller. Il annonce la dimension mystique de l’ouvrage, consacré aux stacks, ces pitons rocheux détachés en pleine mer par l’érosion et considérés tour à tour par l’auteur comme des sentinelles, des refuges ou des symboles de résistance aux assauts de la modernité. Sylvain Tesson s’est mis au défi d’escalader ces obélisques naturels disséminés à travers le monde, dernières terrae incognitae, en compagnie du grimpeur Daniel Du Lac.
L’ouvrage débute par le récit de la première escalade, celle de l’Aiguille d’Étretat -dont la photo figure en couverture sur la jaquette de l’ouvrage. Cette équipée, qui lui a été inspirée par l’ouvrage de Maurice Leblanc, L’Aiguille creuse, apporte à Sylvain Tesson une sorte de fulguration qui lui inspire le projet de renouveler l’expérience -mystique au moins autant que sportive- sur les différentes côtes du globe. Au total 106 aiguilles, dont la liste figure pages 150 à 158 du livre, seront ainsi escaladées, des îles Féroé à l’île de Pâques, en passant par la Nouvelle-Zélande, les Philippines, le Vietnam, etc.
« On part une nuit d’automne. Au matin, à l’heure des chalutiers, on met le canot à l’eau, on souque ferme. À tribord passent l’arche de la Manneporte, la valleuse de Jambourg. Plein est, l’aiguille d’Étretat. Le soleil se lève, la mer pétille, les faces de craie s’éclairent. Philippe nous dépose au pied de l’aiguille. Du Lac et moi quittons le canot munis de cordes. On se cramponne aux bigorneaux. Philibert s’écarte à la rame pour cacher l’esquif de l’autre côté de la porte d’Aval, dans l’antre naturel du Trou à l’Homme. On le rejoindra plus tard, à la nage. Pour l’instant on escalade. On essaie d’être dignes des visions de Maupassant. Les parois d’Étretat sont « praticables aux femmes hardies et aux hommes très souples et très accoutumés aux falaises ». Il nous faut une heure pour le sommet, à cinquante-cinq mètres d’altitude. Les silex se déchaussent du calcaire. On trouve des pitons rouillés : on nous a précédés ! Huit heures. La marée monte, l’aiguille vibre. Les falaises miroitent. On se tient à la pointe, frappés de joie, entre ciel et mer, endroit vivable. J’ai préparé un texte. Je le lis, pour les nuages. Personne n’écoute. Une mouette passe. (…) Je replie mon papier. Du Lac plante un piton et balance les cordes dans le vide. On descend en rappel, on regagne la mer, la grotte. Prévenus par des promeneurs, des gendarmes ont lancé leur canot. Ils arrivent trop tard. Sur la plage de galets, tout à la gaieté d’avoir réalisé un bon coup, je m’aperçois que je viens d’accomplir quelque chose de supérieur à une farce. Là-haut sur l’aiguille blanche, j’ai éprouvé une joie douloureuse. C’était un poinçon étrange, non le seul plaisir d’une plaisanterie. En équilibre sur un espace à peine plus large qu’un tabouret, j’ai rejoint le point de contact entre le temps, l’espace et mon propre cœur. » (p. 13-15)
L’Aiguille d’Étretat vue d’une grotte de la plage de Jambourg (12 juin 2010)
Sylvain Tesson n’oublie pas qu’il a fait des études de géographie ; il se fend d’une explication pédagogique, bien que riche en allégories, sur la genèse des stacks, qu’il illustre même d’un petit croquis qui s’inspire clairement des falaises étretataises.
Croquis de Sylvain Tesson expliquant la genèse des stacks (p. 22 de l’ouvrage)
Certains pourront s’agacer du discours quelque peu grandiloquent de l’auteur et du style parfois amphigourique qui file à satiété la métaphore et l’allégorie : « (…) le stack est une quenouille magique, l’obélisque du cosmos, l’échauguette d’un château inondé, une hallebarde fichée dans le râtelier des eaux, une fusée lunaire plantée dans le récif, un chicot pourri, un diamant taillé, un totem du refus, une torche oubliée, un flambeau pétrifié, une banderille finale dans le sable de l’arène, un clocher fantôme surnageant du déluge, une fourche de Poséidon (à une seule dent), une figure de proue sauvée du naufrage, un menhir détaché de sa carrière, ou mieux, le cigare qu’un dieu vraiment très cool, allongé au fond de l’océan, tiendrait entre ses doigts en laissant dépasser de la surface le bout incandescent (…) » (p. 19) ; il ne manque curieusement, à cette énumération, que le thème psychanalytique de la symbolique phallique -peut-être un sursaut de retenue. Ceux qui passeront outre cette emphase retireront de cet ouvrage quelques sujets de réflexion sur les rapports de l’Homme à la nature et sur l’appréciation individuelle du délicat équilibrage entre liberté et sécurité, qui est finalement au cœur des préoccupations de l’auteur, confronté à une société empêtrée dans ses propres contradictions. Aller à contre-courant ne peut qu’attirer la sympathie de ceux qui fuient la facilité de l’inféodation.
Eugène Le Poittevin: Pêcheurs de rocaille au pied de l’aiguille d’Étretat, 1860 ; musée des Pêcheries de Fécamp
Les origines d’un mythe
Posée sur un socle brunâtre triangulaire baigné par le flot, l’aiguille d’Étretat affecte grossièrement une forme de trièdre allongé ; sa masse blanchâtre est striée de fines bandes blanches horizontales de couleur sombre qui sont autant de bancs de rognons de silex. Elle est posée à seulement quelques brasses de la porte d‘Aval qui partage la même histoire géologique. Figurant sur les plus anciennes cartes connues de ce secteur, elle a excité les imaginations, en particulier depuis que le romancier Maurice Leblanc en a fait le centre de l’intrigue de l’Aiguille creuse, roman paru en 1909 : les mots aiguille et creuse apparaissent dans le fameux cryptogramme déchiffré par Isidore Beautrelet et qui le conduit jusqu’à l’aiguille :
« En face de lui, presque au niveau de la falaise, en pleine mer, se dressait un roc énorme, haut de plus de quatre-vingts mètres, obélisque colossal, d’aplomb sur sa large base de granit que l’on apercevait au ras de l’eau et s’effilait ensuite jusqu’au sommet, ainsi que la dent gigantesque d’un monstre marin. Blanc comme la falaise, d’un blanc-gris et sale, l’effroyable monolithe était strié de lignes horizontales marquées par du silex, et où l’on voyait le lent travail des siècles accumulant les unes sur les autres les couches calcaires et les couches de galets. De place en place une fissure, une anfractuosité, et tout de suite, là, un peu de terre, de l’herbe, des feuilles. Et tout cela puissant, solide, formidable, avec un air de chose indestructible contre quoi l’assaut furieux des vagues et des tempêtes ne pouvait prévaloir. Tout cela, définitif, immanent, grandiose malgré la grandeur du rempart de falaises qui le dominait, immense malgré l’immensité de l’espace où cela s’érigeait. »
Mais le plus fantastique restait à venir, avec la découverte de la cache recélant le trésor des rois de France, approprié par Arsène Lupin. Tout le génie de Maurice Leblanc fut d’utiliser des bribes de géographie régionale et d’histoire nationale pour les assembler en un puzzle merveilleux présentant un semblant de cohérence.
« L’Aiguille d’Étretat est creuse ! Phénomène naturel ? Excavation produite par des cataclysmes intérieurs ou par l’effort insensible de la mer qui bouillonne, de la pluie qui s’infiltre ? Ou bien œuvre surhumaine, exécutée par des humains, Celtes, Gaulois, hommes préhistoriques ? Questions insolubles sans doute. Et qu’importait ? L’essentiel résidait en ceci : l’Aiguille était creuse. À quarante ou cinquante mètres de cette arche imposante qu’on appelle la Porte d’Aval et qui s’élance du haut de la falaise, ainsi que la branche colossale d’un arbre, pour prendre racine dans les rocs sous-marins, s’érige un cône calcaire démesuré ; et ce cône n’est qu’un bonnet d’écorce pointu posé sur du vide ! »
Comme on le voit, Sylvain Tesson n’est pas le premier à multiplier les superlatifs à la vue du site. Lisons encore cette description que donnait en 1869 l’abbé Cochet, image orientée par sa double qualité d’archéologue et d’ecclésiastique :
« Quel menhir, quel obélisque, quelle pyramide pourront jamais surpasser cette majestueuse aiguille, qui semble sortie de la mer à la voix d’une divinité ? Quel portail de cathédrale, quel arc de triomphe pourra jamais égaler ce grand portail de l’Océan, qui borde nos falaises, cette ogive colossale dont le Créateur seul connaissait le modèle ? »
Le « Courrier cauchois » a publié le 29 juillet 2021 cet impressionnant cliché pris quelques jours plus tôt par le photographe et chasseur d’orages Fabien Brumard, et sur lequel l’aiguille semble miraculeusement frappée par la foudre, tel un formidable paratonnerre.
L’œil du géologue
La stratigraphie exposée par les falaises cauchoises a été scrutée finement par les géologues qui se sont succédé le long de la côte depuis de nombreuses décennies, et qui ont fini par établir, de proche en proche et par comparaison avec le symétrique côté anglais, une séquence-type du Crétacé supérieur (étages Turonien et Coniacien) présentant des niveaux-repères aux noms aussi pittoresques que marne Vaudieu, marne Bénouville, HG (pour hard-ground) Belval, HG Courtine, HG Tilleul,… L’âge de ces roches, autour de 90 millions d’années, inspire quand même le respect.
La géologie permet de comprendre que c’est la combinaison de la lithologie (différences de résistance à l’érosion entre les strates), de la tectonique (position et orientation des failles et diaclases, ondulations et pendage des bancs), de l’hydrogéologie (présence d’un réseau karstique en profondeur et en surface) et de l’érosion, tant terrestre que marine, qui explique la concentration des arches dans ce secteur précis de la côte, sur une longueur de plus de 5 kilomètres, et l’évolution finale de ces dernières en pinacles.
La hauteur de l’aiguille : une variable à ajuster
On trouve pour l’élévation de l’aiguille étretataise, d’un écrit à l’autre, des valeurs variant du simple au double. Sylvain Tesson lui accorde 55 mètres, Maurice Leblanc plus de 80 mètres, tandis que l’abbé Cochet -et Raymond Lindon à sa suite- l’estiment à 70 mètres. L’Institut Géographique National est moins généreux, qui ne donne que 42 mètres à l’Aiguille sur sa carte topographique (https://www.geoportail.gouv.fr/donnees/carte-topographique-ign). Cette valeur est identique à celle qui peut être mesurée sur Google Earth et c’est bien elle qu’il faut retenir.
« Véritable monument naturel qui émerge de la mer, devant la Porte d’aval, l’aiguille vient de perdre l’un des éléments qui justifiaient son appellation : sa pointe a disparu et s’est abîmée dans les flots. C’est un spécialiste de l’histoire locale étretataise à l’œil vigilant, M. René Tonnetot, qui a donné l’alarme. L’obélisque calcaire de 70 mètres de haut, immortalisée dans les aventures du héros de Maurice Leblanc, Arsène Lupin, a perdu son sommet effilé. Désormais, son extrémité présente la forme d’une surface plane de 3,50 à 4 mètres où apparaît encore le piton de fer planté, il y a deux ans, par un champion de la varappe. » (Le Monde du 14 juin 1967)
L’éboulement du sommet de l’aiguille, illustré dans la rubrique « les Pilotopotins » du magazine Pilote du 27 juillet 1967, n°405
Comme il le mentionne lui-même, Sylvain Tesson ne fut pas le premier à réussir l’exploit de cette escalade. Raymond Lindon indique qu’en 1936 un groupe d’alpinistes fixa un drapeau au sommet de l’aiguille, escalade réitérée le lundi de la Pentecôte de 1949 et que d’autres grimpeurs parvinrent au sommet en 1951 (Lindon 1963, p. 148). Jean-Pierre Thomas ajoute qu’une première ascension, ratée, avait été tentée en 1933 par l’alpiniste Bobbi Arsandaux, mais celui-ci est décédé en 1931 ; il mentionne encore, en sus des exploits de 1936 (auquel avait participé Luce Mauriac, la fille d’un autre écrivain) et de 1951 (réalisée par sept alpinistes savoyards), le succès d’une équipe mixte le 14 juin 1965 (Thomas 2011, p. 336).
Ceux qui souhaitent acquérir le livre de Sylvain Tesson le trouveront à la Maison de la presse d’Étretat -justement nommée « Les trésors d’Arsène »- 11, avenue George V (publicité toujours gratuite).
Pour en savoir plus :
Abbé COCHET : Étretat, son passé, son présent, son avenir, éd. de 1869
Bernard HOYEZ : Guide d’excursion géologique à Étretat (Seine-Maritime, Haute-Normandie, France). Bull. Science et Géologies Normandes, tome 6, 2013, p. 5-74
Raymond LINDON : Étretat, son histoire, ses légendes. Éd. de Minuit, 1963
Joël RODET : Karst et évolution géomorphologique de la côte crayeuse à falaises de la manche, l’exemple du massif d’aval (Etretat, Normandie, France), Quaternaire, vol. 24, n° 3, 2013, p. 303-314
Joël RODET et Jean-Pierre LAUTRIDOU : Contrôle du karst quaternaire sur la genèse et l’évolution du trait de côte d’une région crayeuse de la Manche (Pays de Caux, Normandie, France), Quaternaire, vol. 14, n°1, 2003, p. 31-42
Jean-Pierre THOMAS : Étretat. Des origines à nos jours. Impr. Corlet, 2011