Étretat d’une guerre à l’autre, lettres d’une Étretataise

À la manière d’un fleuve, le récit historique se nourrit de multiples sources ténues. Voilà ce qui justifie de verser ici les extraits d’une correspondance vieille de près d’un siècle et porteuse d’un témoignage de première main sur la vie quotidienne à Étretat, d’une Guerre Mondiale à la suivante. Ce témoignage, c’est celui d’une femme d’Étretat, née en 1872.

Ses lettres, conservées dans des archives familiales, sont précieuses à plus d’un titre. En premier lieu la forme épistolaire offre l’intérêt de l’instantanéité, ce qui réduit le double biais de la réécriture des évènements et des défaillances mémorielles. D’autre part, ces missives ont été écrites par une mère à son fils, ce qui leur confère une certaine spontanéité et une vraie liberté de ton. Leur fréquence, surtout pour la période cruciale d’avril à juillet 1940, est quasi quotidienne. Enfin la position de l’epistolière, une Étretataise de souche mais qui entretenait des relations professionnelles et sociales avec une clientèle d’estivants français et étrangers, la situe à l’intersection de deux mondes et lui donne une vision pertinente sur les différentes classes de la société étretataise.

Le ton, très vivant, est celui de la conversation. L’accumulation des petits évènements relatés dans cette correspondance, insignifiants d’apparence, nous plonge dans l’intimité du village et de ses habitants et restitue une image naturaliste singulièrement vivante de la vie quotidienne étretataise. Nous avons respecté l’orthographe originelle -y compris les rares fautes- et la ponctuation.

Nous reproduisons également, en regard, des extraits de quelques lettres écrites par le fils en retour, afin de rendre à cette correspondance sa tournure de dialogue.

S’agissant d’une correspondance privée, qui n’était donc pas destinée à la publication, nous préservons l’anonymat de la source et ne livrons ici que les extraits ayant trait à la vie publique et les éléments nécessaires à la compréhension du contexte. De même nous avons anonymisé -si nécessaire- certains noms cités par l’auteure dans un souci de préservation de la vie privée des personnes, fussent-elles décédées depuis plusieurs décennies. Certains individus ont pu être identifiés avec certitude et sont signalés par un ajout de notes, pour les autres des ambigüités subsistent du fait des homonymies. La galerie de portraits ainsi ressuscitée contribue à donner de la chair à la restitution historique.

Première Guerre Mondiale

Les premières lettres ont été écrites en 1915 par notre Étretataise à son jeune fils qui se trouvait en pension au Havre pour ses études.

Etretat, 4 octobre 1915
Mon cher petit ,
C’est avec un grand plaisir que j’ai reçu ta lettre aujourd’hui me disant que tu étais bien habitué.
(…)
Depuis ton départ, je ne suis pas retournée chez Mme Lair mais j’ai rencontré une fois le jeune Anglais, je n’ai pas revu Tom.
Le fils de Mme Lair a reçu beaucoup de brûlures par une explosion de sa machine, il est à l’hôpital à Paris, on espère qu’il ne perdra pas la vue. Tu vois que son cas est grave.[1]
Je vais encore te recommander de bien te couvrir pour ne pas prendre froid.
Ton père m’a écrit hier qu’il repartait pour New York hier dimanche à minuit, le retour au Hâvre ne sera que pour le voyage prochain. Je lui avais donné ton adresse du Bould François Ier, il est probable qu’il t’enverra une carte à cette adresse.
je t’embrasse bien affectueusement et avec tendresse
ta mère


[1] il s’agit de Louis Joseph Paul Lair, natif d’Autretot mais domicilié à Étretat, décédé à l’hôpital Necker à Paris de brûlures généralisées ; son nom figure sur le monument aux morts étretatais

Etretat, 11 octobre 1915
Mon cher petit ,
Je pense que tu as vu la lettre que j’ai écrite à Grand’mère et dans laquelle je lui disais que j’étais très heureuse du bon résultat de ton travail
(…)
J’ai écrit à Monsieur l’abbé Auber[1] en lui envoyant son cache-col, il y a quelques jours. Je pense que tu lui as écrit pour lui annoncer ta bonne nouvelle ; écris-lui assez souvent, tu sais que cela lui fait plaisir.
(…)
Depuis ton départ, je n’ai vu que quelquefois nos amis les Anglais, j’ai parlé quelquefois en les rencontrant dans la rue, l’Ecossais (le noir) et le petit jeune, mais Mr. Tom, je ne le vois passer que très rarement.
Samedi soir vers 5 h. ½, j’ai vu passer devant chez nous le lieutenant français, l’interprète des Anglais et un soldat français baïonnette au canon, conduisant un homme étranger, je crois à la gendarmerie ; on disait que c’était un espion, des gamins qui le suivaient m’ont dit qu’on l’avait arrêté sur la route du Hâvre.
Je viens de recevoir ta carte-lettre, écris-moi très longuement d’ici peu.
J’ai vu Mme Lair samedi dernier, dans une carte qu’elle recevait on lui disait que l’état de son fils était très grave, mais sans danger, on ne parle de ses yeux, c’est ce qu’il y a le plus à craindre. Cet accident lui est arrivé par la culasse de son canon qui a éclaté, lui a été brûlé et ses servants ont reçu des morceaux d’acier qui sont entrés dans les chairs, c’est épouvantable.
Peux-tu attendre pour ta serviette[2]  ? Mme Descamps n’ira au Hâvre qu’à la fin de ce mois-ci.
Il est encore arrivé beaucoup de blessés anglais hier matin[3] . Raymond Nouët[4] est encore chez M. Lair, je l’ai vu samedi quand j’y suis allée l’après-midi, il a dû quitter l’école.
Mon cher petit , en attendant de tes nouvelles, je t’embrasse bien tendrement et affectueusement et j’espère que tu es content et bien habitué
ta mère


[1] Jules Aristide François Auber, né à Allouville-Bellefosse en 1886, était vicaire à Étretat à la veille de la Première Guerre Mondiale.
[2] Il s’agit d’une serviette d’écolier, réclamée par le fils dans une lettre datée du 3 octobre
[3] Un hôpital militaire anglais accueillit les soldats blessés et malades dans plusieurs lieux disséminés à Étretat entre décembre 1914 et janvier 1919 (https://www.etretat.carnetsdepolycarpe.com/2020/02/11/les-hopitaux-provisoires-de-la-premiere-guerre-mondiale/)
[4] Raymond Albert Léopold Nouët (1902-1963), qui fut maçon par la suite, comme son père


Etretat, 21 octobre 1915
Mon cher petit ,
J’ai écrit à Grand’mère qu’elle pouvait rester au Hâvre pour t’attendre et te ramener pour la Toussaint et moi j’irai te conduire.
(…) Je ne sais pas ce que fera ton père, dans sa dernière lettre écrite une heure avant son départ, on ne sait pas encore si le bateau restera en réparation à Bordeaux ou s’il viendra au Hâvre, en tous cas ton père pense avoir une permission et tu le verras. Je fais des vœux pour que le Chicago[1] vienne au Havre.
Etretat est bien calme et bien monotone, je t’envie de passer l’hiver au Hâvre qui sera beaucoup plus intéressant et enfin tes études doivent te faire passer des moments bien agréables. J’espère que tu continues toujours à bien travailler pour avoir un succès comme tu as déjà eu. Monsieur l’abbé Auber m’a écrit qu’il en avait été très heureux et qu’il s’en était réjoui.
J’ai reçu il y a deux jours une lettre de Jennie son frère Jimmie a quitté l’Angleterre pour la France il y a une dizaine de jours, pour aller sur le front, il leur a écrit qu’il était bien arrivé, mais il ne leur dit pas dans quel pays il est, ce doit être défendu comme aux Français.
Il passe très souvent des aéroplanes sur Etretat, hier malgré que tout était fermé chez nous j’ai très bien entendu le moteur de celui qui passait, il devait avoir une grande force.
Le temps est très froid aujourd’hui et nous avons du brouillard, ce que je trouve très désagréable.
Je viens de recevoir à l’instant une lettre de l’abbé Auber, on les a fait aller un peu plus à l’arrière et en ce moment ils sont à 25 kilom. du front, c’est déjà encore bien près. Prie bien pour lui que Dieu le protège et le préserve des dangers.
Ecris-moi un peu ce que tu fais et si tes études t’intéressent beaucoup.
Mon cher petit en attendant le bonheur de te voir, je t’embrasse bien affectueusement et bien tendrement
ta mère


[1] Paquebot de la Compagnie Générale Transatlantique, en service entre 1908 et 1937, faisant la ligne Le Havre-New York, puis la ligne Bordeaux-New York à partir de 1924


[1] Ancien nom de la forêt de Montgeon, lieu de promenade habituel des Havrais

Etretat, 22 octobre 1915
Mon cher petit ,
Je viens de recevoir ta lettre et j’espère que tu as reçu la mienne aujourd’hui. J’avais écrit à grand’mère mercredi, espérant que tu la verrais jeudi, comme je te le dis dans ma lettre d’hier, elle reste au Hâvre pour t’attendre. (…)
Je suis toujours très heureuse de tes succès et quand je le dirai à ton père il en sera fier, du reste tu le lui diras toi-même. J’avais vu dans le Petit Hâvre que le Chicago était arrivé le 14 octobre à New York, d’après mon calcul il sera à Bordeaux vers le 28, j’écrirai à ton père à Bordeaux lundi prochain 25. Tu ferais bien de lui écrire aussi car il attend de tes nouvelles avec impatience. N’oublie pas de lui rappeler ton adresse, parce qu’il n’avait pas celle de la rue Victor-Hugo.
(…)
Nous avons eu un temps très froid jusqu’à présent, mais hier soir il a plu beaucoup et aujourd’hui, il fait beaucoup plus doux.
Aujourd’hui il est encore arrivé beaucoup de blessés anglais, il y en a en face de chez nous, depuis un mois, il en vient très souvent.
Lundi dernier il y a eu l’enterrement d’un colonel anglais, qui avait été blessé et qui était soigné aux Roches, sa femme et sa fille sont arrivées à Etretat le jour qu’il est mort. Elles étaient descendues à la Rôtisserie. Il y avait beaucoup de monde à l’inhumation, tous les officiers, tous les infirmiers (ceux que nous connaissons aussi) et tous les blessés qui pouvaient marcher. Malgré que ce colonel était protestant, le prêtre catholique y était aussi.
(…)
J’ai été très occupée ces deux derniers jours, à faire mettre le gîte en état pour l’hiver, et il fallait que je sois là, enfin c’est fait et je suis contente.
Mon cher petit , je t’embrasse bien affectueusement et bien tendrement
ta mère

Acte de décès du colonel Frederick Rennell Thackeray, extrait du registre d’état-civil d’Étretat de l’année 1915 (AD de la Seine-Maritime, cote 4 E 19666) ; voir aussi https://fr.findagrave.com/memorial/56140868/frederick-rennell-thackeray

L’entre-deux-guerres

Les quelques lettres suivantes datent de mai 1922, alors que le fils effectuait son service militaire à la caserne Jeanne d’Arc de Reims au sein du 106e Régiment d’Infanterie, 11e Compagnie.

Etretat, 14 mai 1922
Mon cher enfant,
Nous avons reçu en son temps la lettre de M. Moisson[1] avec ton mot dans le bus, ensuite celle que tu nous a écrit de Châlons et enfin ce matin dimanche celle de Reims. Nous avions bien hâte d’avoir de tes nouvelles, nous pensions que celle d’aujourd’hui nous la recevrions hier soir, tu vois d’ici notre déception y compris Grand’mère, enfin à midi ta lettre nous a ravis.
Ecris nous encore longuement pour nous donner beaucoup de détails sur ta vie et ton occupation. As-tu été à la cathédrale aujourd’hui fête de la Ste Jeanne d’Arc ? es-tu encore avec les Lorrains, si oui, profites-en pour parler leur langue avec eux. Tout le monde s’informe de toi, Henri Lebourgeois[2] a écrit chez lui pour demander où tu étais affecté.
Les parents de Raymond Nouët avaient eu des nouvelles de leur fils, il est content aussi, ils attendent une autre lettre demain, dans une prochaine lettre, je te donnerai des détails sur lui, d’après ses parents. De Vautier[3] et Daussy[4] pas encore de nouvelles, les parents les attendent avec patience. René Fauvel[5] m’a demandé de tes nouvelles et si tu suivais ses conseils ?
(…)
Léon Lemarchand nous a renvoyé le livre de messe hier. A midi nous avons reçu une lettre de M. Bourdon adressée à toi, je l’ai ouverte et je t’envoie la copie, cette lettre est très gentille et ne manque pas de lui écrire. Tu nous raconteras aussi toutes tes promenades et tout ce que tu auras vu.
(…)
Le temps est toujours beau, nous avons pas eu de pluie depuis ton départ. J’espère que tu es assez couvert et que tu n’as pas froid.
Henri Lebourgeois écrivait qu’il n’avait pas le courage d’écrire parce qu’il avait trop chaud. Ne suis pas son exemple car nous sommes avides de tes nouvelles.
(…)
N’oublie pas d’envoyer un mot à M. Moisson, car il a été vraiment dévoué pour toi.
Tout le monde du pays va se promener dans la campagne, je vais me contenter de les regarder passer pendant que j’écris. J’ai beaucoup de lettres à répondre, notre courrier d’aujourd’hui 11 lettres.
(…)
Grand’mère, papa et moi t’embrassons bien bien fort comme je sais le faire
ta maman


[1] Roger Moisson ou Charles Moisson, estivants parisiens
[2] Henri Jules Lebourgeois (né en 1901)
[3] Louis Albert Vautier (1902-1974), jardinier
[4] Georges Henri Daussy (1902-1965), journalier
[5] Probablement René Émile Louis Fauvel (1892-1962), jardinier

Etretat, 17 mai 1922
Mon cher enfant,
Nous avons reçu ta lettre à midi, le courrier d’hier soir n’est pas arrivé. Je t’envoie 5 timbres et je t’en mettrai un dans chaque lettre. Nous sommes contents de tous les détails que tu nous donnes, et tu fais des progrès en couture.
Je te donne l’adresse de Cyril[1]
58 Gladstone Park Gardens Cricklewood London N.W.2.
En lui écrivant dis-lui qu’il te prévienne le jour qu’il sera à Paris afin que tu puisses aller le voir si c’est possible. Je t’écrirai de mon côté quand je serai fixée de leur séjour en France.
J’ai écrit à Miss hier, je lui dis que tu es à Reims, n’oublie pas de donner ton adresse à Cyril.
La Marquise est venue nous voir hier pour demander de tes nouvelles.
Quand je verrai Barbey, je lui dirai que son cousin est avec toi. C’est une compagnie pour toi.
(…)
Aujourd’hui il pleut pour la première fois depuis ton départ, les jardiniers demandaient une petite pluie douce, ils sont bien servis.
M. George fait construire un petit châlet de bois dans son terrain pour George 2, lundi il n’y avait rien quand nous sommes passés, et hier soir, le châlet était monté, aujourd’hui on le couvre en ardoises, il y a un soubassement en maçonnerie.
J’espère qu’il n’y a pas de punaises dans la caserne.
Henri Daussy a écrit chez lui, il est arrivé à destination et content. Raymond Nouët s’habitue bien.
(…)
Ecris-nous encore longuement, c’est toujours ta lettre que je lis la première.
Il y a déjà des baraques sur le marché pour l’Ascension.
Mon poignet va bien, on m’a fait ce que le père Malandain t’avait fait et je ne ressens plus rien.
Tous tes camarades de la classe te souhaitent bien le bonjour.
Nous allons bien. Grand’mère Papa et moi, t’embrassons bien fort.
Ta Maman


[1] Probablement Cyril Chant (Plymouth 1899-Plymouth 1954, marié en 1921 avec Dorothy Price)

Etretat, 20 mai 1922
Mon cher enfant
Je te mets une adresse à l’encre pour M. Moisson[1] pour que tu lui écrives. Tu peux lui écrire au crayon, en t’excusant que tu n’as pas d’encre, en tous cas il n’y a pas d’impolitesse de la part d’un soldat. Ecris-lui dès que tu auras reçu ma lettre, en lui disant ce que t’a dit le capitaine.
(…)
Si tu ne peux pas coudre, fais coudre ce que tu as besoin par Vattetot[2] et tu le paieras.
(…)
Si tu veux venir comme femme de chambre cet été et d’autres avec toi, il y aura des places, on nous en demande et comme toujours on ne trouve pas, pour nous c’est le hic.
(…)
Mme Landoldt[3] s’est informée de toi et de te faire ses amitiés.
Tout le monde demande si tu es content je leur dis que tu es enchanté.
Pisant vient toujours nous apporter des dépêches, nous en recevons en ce moment, et naturellement il demande de tes nouvelles.
C’est jeudi l’Ascension, il y a déjà beaucoup de baraques sur la place de la Mairie.
Du côté de Goderville il y a eu un accident d’électricité, il paraît qu’il y a déjà le courant établi, un ouvrier a touché une barre de fer sur lequel un fil était en contact il a été electrocuté, il paraît que c’est un homme d’Yport.
Si tu suis le peloton, tu nous diras le résultat et s’il y a des chances que tu réussisses ce que tu désires.
je t’ai déjà dit que nous avions reçu le livre de messe que Léon avait emporté par mégarde.
Son père est revenu de la mer aujourd’hui à 1h ½ après midi, il était parti depuis 5 heures,
je trouve que c’est trop dérangeant, car nous voyons du monde presque tous les après-midis, c’était très bien l’année dernière, ils ne faisaient que les casiers, mais cette année les tramails en plus, il ne posera plus à la maison, je crois que cela ne pourra pas marcher. (…)
Grand’mère papa et moi-même t’embrassons bien bien fort
Ta Maman


[1] Roger Moisson ou Charles Moisson, estivants parisiens
[2] Les conscrits étaient souvent appelés du nom de leur village d’origine
[3] Une Landolt, de nationalité helvétique, était gouvernante chez les Henry de la Blanchetais entre les deux guerres

Fête sur la place de la Mairie, carte postale de 1912

Etretat, 26 mai 1922
Mon très cher enfant,
Nous avons reçu, hier midi, ta lettre avec grand plaisir, nous commencions à nous ennuyer à cause de la très grande chaleur qu’il a fait ; mardi c’était intenable, il soufflait un vent brûlant comme au désert ; mercredi on commençait à respirer et hier jour de l’Ascension il faisait frais, temps un peu sombre mais sans pluie. Il est venu beaucoup de monde, comme on avait rarement vu et des bicyclettes et des autos. La procession a eu lieu comme à l’ordinaire, beaucoup de monde suivait. Il y avait la foire sur le marché, je ne l’ai pas vue. Je te joins un petit article de l’Action, de la revue de la presse.
Je vois que tu ne cesses d’admirer la cathédrale et que c’est une merveille, je suis sûre que tu vas l’admirer souvent.
Je suis très sensible mon cher enfant à tes prières pour nous dans la cathédrale, venant de toi elles seront efficaces. Je ne t’oublie pas non plus, aussitôt que j’ai un moment de libre, je vais à l’église prier pour toi.
(…)
J’ai reçu une lettre de Mr. Chant avant-hier, ils seront à Paris le 17 Juin et probablement le 19 ou 20 ils seront à Etretat. Cyril a reçu ta lettre et il doit t’écrire. Je leur avais envoyé la carte de Mme Lemarchand[1] pour Paris.
(…)
Sénateur Aubert a un neveu (le fils de Chilot[2]) qui est dans le même régiment que toi, à la même caserne mais à la 9ème Cie il s’appelle Marcel Aubert[3].
(…)
Marcel Aubert a écrit à Sénateur sa lettre est écrite à l’encre. Pisant apporte souvent des dépêches et chaque fois il me demande de tes nouvelles.
Ton père et moi, nous nous promettons bien d’aller à Reims après la saison. En ce moment nous sommes très occupés, Flore arrive à midi, demain nous en avons d’autres et presque tous les jours après.
Nous avons encore bien travaillé la semaine dernière, un ami de M. Robin a loué le Renaissance[4], je crois qu’il va remplacer M. Sido (?).
(…)
Il y a quelques jours, j’ai vu la mère de Daussy, il paraît qu’il est à cheval et ce n’est pas son rêve, s’il avait pensé avant son départ il aurait été 15 jours chez Malandain. Vautier a été à cheval pendant 3 jours et ensuite on l’a mis dans un autre régiment ; ils sont tous deux dans le même pays, mais pas au même régiment, Panchout est aussi au même pays. Raymond Nouët n’est pas enchanté d’être à Stenay, c’est un petit trou et dimanche dernier ils sont sortis presque tous et beaucoup sont rentrés ivres, on les a consignés pour un mois, les bons ont payé pour les mauvais et Raymond Nouët est consigné aussi, mais il préfère ne pas sortir, il n’y a rien à voir, il n’est pas très enchanté de son entourage.
(…)
Nous allons tous bien et t’embrassons très très fort
ta maman


[1] Peut-être la logeuse du fils au Havre
[2] Surnom d’Achille Léon Aubert, maçon (1866-1938), frère de Sénateur Aubert (1858-1939)
[3] Marcel Léon Aubert, boulanger (1902-1984)
[4] Villa située avenue de Verdun

Seconde Guerre Mondiale

Le dernier lot de lettres que nous publions couvre la période courant d’avril à juillet 1940. La signataire, désormais veuve, écrit à son fils mobilisé, qui se déplace selon son affectation et les mouvements de troupes, dans l’Ouest de la France où il effectue sa formation comme recrue -cette période coïncide avec la « Drôle de Guerre », jusqu’au 10 mai 1940- puis dans le Sud du Bassin Parisien où il est affecté à l’Intendance, et enfin dans la région toulousaine où s’est retirée sa compagnie.

Certaines lettres, entre le 20 mai 1940 (début de la Bataille d’Amiens) et le 4 juin 1940 (fin de la bataille de Dunkerque), ont été amputées, très certainement par la censure militaire, de façon plus ou moins importante, allant de la découpe partielle d’une ligne à la suppression d’une feuille entière. Plusieurs lettres portent d’ailleurs le cachet : E A 66 ouvert par l’autorité militaire ; EA était le code de la commission d’Orléans (https://courriers-de-guerre.fr/Fr39_01_fr.php?cat=post39). C’est le 13 juin 1940 que débute l’occupation allemande à Étretat. Elle prendra fin le 2 septembre 1944 (https://www.etretat.carnetsdepolycarpe.com/2024/12/15/etretat-occupe-etretat-libere/).


(au Soldat x Caserne Tharreau[1], 42e Compagnie, Cholet, Maine-&-Loire)
Etretat, 21 avril 1940
Mon cher petit,
Ta lettre nous a fait du bien à ta grand’mère et à moi, nous voyons que tu es tout a fait acclimaté, ta longue lettre va être notre lecture d’aujourd’hui dimanche et va passer notre temps. Nous l’avons reçue avant midi.
(…)
Ta Grand’mère et moi nous allons très bien maintenant, je crois que ces 2 jours de chaleur ont opéré ce changement. Nous avons vu hier M. et Mme Friche qui venaient chercher de tes nouvelles ; je leur ai dit que nous avions déjà reçu 2 cartes, et je leur faisais cette réflexion que je me figurais que tu faisais ton voyage à bicyclette, comme chaque année, et surtout que l’année dernière tu étais dans ces environs.
(…)
Tu es en bonne société à table, c’est une chance ; tu dois avoir des nouvelles de Melamare et de tous ces environs.
Faut-il t’envoyer des friandises telles que chocolat et autres ?
Pendant que j’y pense, je veux te demander quelle est la barrique pour mettre le cidre en bouteilles, n’est-ce pas celle qui est contre le mur à gauche quand on est en face des barriques, et à l’endroit où était notre puits.
Henriette a mis son cidre en bouteilles, je vais t’expliquer le moyen très simple qu’elle a pris. Elle a fait tout ce travail dans sa cave. Elle a empli 2 brocs et elle versait dans les bouteilles, c’est-à-dire que pendant qu’un broc emplissait elle vidait l’autre et aussitôt elle bouchait les bouteilles. Elle s’est proposée de venir nous aider, je crois que nous ferons comme elle a fait.
(…)
Ne t’inquiète pas pour nous, notre moral est bon et nous avons surmonté le coup du départ ; je suis très occupée, c’est aussi une distraction.
(…)
My own beloved child ta grand’mère et moi t’embrassons bien tendrement et du plus profond de notre cœur ; en attendant souvent de tes lettres.
Mamy
Faut-il t’envoyer le Daily Sketch[2] ?


[1] La caserne Tharreau a été construite entre 1875 et 1878, elle a été démolie en 1971. Elle portait le nom d’un général du Ier Empire.
[2] Tabloïd fondé en 1909 à Manchester, fusionné en 1971 avec le Daily Mail

(au Soldat x Caserne Tharreau, Bataillon des Recrues, 42e Compagnie, 3e section, Cholet, Maine-et-Loire)
Etretat, 23 avril 1940
Mon cher petit,
Nous venons de recevoir ta lettre du 20 ou plutôt du 21 et nous nous habituons très bien à recevoir souvent de tes nouvelles, quand il y a un jour sans rien, cela nous semble long. Tu parais si heureux et si content dans tes lettres, que cela nous donne la patience d’attendre et nous relisons la même lettre plusieurs fois, de sorte que je les sais presque par cœur.
Je t’envoie un Daily Sketch, il est du 15 avril, mais les nouvelles sont toujours intéressantes.
J’ai regardé dans le dictionnaire, même dans ton Grand Larousse, et je n’ai pas trouvé Tharreau.
Je vois que ta santé est bonne, je suis très contente que tu aies été bien ausculté, ce que je n’ai jamais pu obtenir de toi quand tu étais chez nous et je vois aussi que ton rhume est guéri.
Il a fait une chaleur anormale dimanche et hier, il y avait 25° à l’ombre avec un soleil de plomb, aujourd’hui 23° mais pas de soleil, ce qui est supportable.
Notre rhume est maintenant complètement guéri, nos forces sont revenues aussi, le seul remède était la chaleur.
On ne donne pas beaucoup de nouvelles par T.S.F. quoique hier, on disait que ce que font les Anglais était formidable, et l’on faisait remarquer que pour qu’ils emploient cette expression il fallait que ce soit quelque chose de fort, on ne veut rien dire en ce moment et on a raison.
A quelle heure vous levez-vous ? et l’heure du coucher ? Ce n’est pas étonnant que tout le monde est gras.
Je suis rassurée par tout ce que tu me dis dans ta lettre, c’est même un peu inespéré.
J’ai vu de loin ton chef dans la rue, il était en veston, mais je n’ai pas compté les chandails en dessous.
Je suis allée chez Mme Chevalier pour lui donner ton adresse bien complète cette fois-ci, la première que je lui avais donnée ne lui paraissait pas très complète.
J’ai vu aujourd’hui la mère de Barrey[1], il s’habitue bien ; il est dans une chambrée de 12 ou 14, à la caserne, il est le seul qui ait fait 3 mois de service, les autres n’en ont pas fait du tout.
A midi, je me suis trouvée avec Miss Munn, elle me donnait des nouvelles de Robert Hauville[2], qu’elle a par sa femme. Il paraît qu’il est très content, et dès qu’il aura un peu de temps, il ira voir des pépiniéristes, il est très content d’être là et ce sera intéressant pour lui, comme tu le vois, tout finit par s’arranger.
Je t’envoie quelques coupures de journaux, je crois que cela t’intéressera, Mme Bataille est si heureuse quand je lui en envoie en Australie.
Tu vas avoir du boulot, Mlle Guillard sort de chez nous, pour que je lui donne ton adresse.
(…)
Je te quitte, my beloved child, ta grand’mère et moi, nous t’embrassons bien tendrement, et comme tu le sais, toutes mes pensées sont pour toi.
Mammy
P.S. Nous avons vu Girard[3] hier au jardin, dans quelque temps il mettra des haricots, les petits pois, radis, pommes de terre, poussent bien.


[1] Probablement Evode Eugène Philippe Barrey (1905-1978) ; sa mère était Jeanne Levasseur
[2] Peut-être Robert Paul Alphonse Hauville (1903-1984)
[3] Louis Girard, né à Vittefleur en 1889, maraîcher

(au Soldat x Caserne Tharreau, Bataillon des Recrues, 42e Compagnie, 3e section, Cholet, Maine-&-Loire)
Etretat, 28 avril 1940
Mon cher enfant,
Nous avons bien reçu ta carte de Cholet et hier, la carte de ta caserne, qui était jointe à la lettre. Je vois que ce n’est que l’emplacement puisque tu m’avais dit que tu couchais dans une écurie.
Je n’aurais jamais pu deviner qui tu avais rencontré à la 43e Cie c’est incroyable, les rencontres que l’on fait partout. L’abbé Tissot est-il le prêtre, pas très grand, blond et pas beaucoup de cheveux, qui vient à Etretat depuis quelques années ?
(…)
Pendant que j’y pense, ton jardin pousse bien, la pluie et le soleil ont fait avancer, on voit les radis et les carottes sortir de terre.
Le Docteur et Mme Lapeyre sont partis hier, Mme m’a demandé où tu étais, je lui ai dit à Cholet. Ils doivent aller en Maine & Loire dans le courant de Mai, à Morannes, elle n’avait pas la carte pour regarder si c’était loin de Cholet, comme tu as la carte, tu regarderas si c’est loin.
Je te joins l’adresse de Raymond Nouët, et dont la femme m’a demandé la tienne que je lui ai donnée. J’ai vu la femme de Barrey, je lui ai demandé l’adresse de son mari, elle devait me l’apporter hier, mais je ne l’ai pas vue, je te donnerai cette adresse un autre jour, je tiens que ma lettre parte aujourd’hui.
Je reçois une lettre de Mme Tisseyre, me demandant d’envoyer la bicyclette de son fils, la bicyclette étant dans la villa ; je te donne l’adresse, tu verras qu’il n’est pas loin de Cholet. Brigadier Jean Tisseyre 7e Régiment de Cuirassiers, E.H.R. Le Coudray-Macouard, par Saumur Mne & Loire, comme tu le vois, toutes les connaissances sont du même côté. Ses parents doivent aller le voir à la Pentecôte.
C’est à la poste que l’on m’a fait payer 12 sous pour le Daily Sketch, je t’en enverrai un autre demain.
(…)
J’ai vu la mère de Robert Paumelle[1], son fils est bien habitué.
Marcel Legembre[2] est maintenu réformé, ils passaient par 30, sur les 30 avec Marcel, aucun n’a été pris, sur les autres 30, 3 seulement ont été pris, il m’a paru enchanté de rester.
Je t’ajoute quelques coupures de journaux, ceux que je trouve intéressants.
La bénédiction de la mer aura lieu jeudi, comme d’habitude, mais pas en grande pompe. Il n’y aura pas de musique, pour une bonne raison, puisque vous êtes tous mobilisés.
(…)
Depuis 2 jours nous avons du brouillard, le temps n’est pas froid mais un peu humide ; cet après-midi il y a une éclaircie. Il n’y a peut-être pas de brouillard à Cholet, car je crois que ce n’est que du sea-fog.
Ton maître Girard dit que ton jardin pousse bien, il fera tes haricots la semaine prochaine et tu en mangeras quand tu viendras en permission, les petits pois poussent bien aussi, j’ai oublié de les mentionner au début de ma lettre.
Il ne faut pas t’étonner que Mr. Dumesnil n’est plus en brillant uniforme, un 4e enfant a fait son entrée dans le monde, au moment où tu l’as vu en civil. Ce sont de vraies nouvelles du pays que je te donne.
Il y aura 15 jours après-demain que tu es parti. Tu verras comment faire pour envoyer tes affaires, tu es comme moi, tu n’aurais pas été emballeur dans un magasin.
Nous allons bien et nous sommes toujours dans l’attente de tes nouvelles. Nous espérons que tu es toujours en bonne santé et nous t’embrassons bien fort et bien tendrement.
Je suis toujours en pensée avec toi, my beloved child.
Mamy


[1] Probablement Robert Georges Arthur Paumelle, peintre en bâtiment, né en 1903 ; sa mère était Marie Marguerite Dallet
[2] Marcel Charles Léopold Marie Legembre (1911-1990), ébéniste et charpentier de navire, constructeur de périssoires

(au Soldat x Caserne Tharreau, Bataillon des Recrues, 42e Compagnie, 3e section, Cholet, Maine-&-Loire)
Etretat, 1er Mai 1940
Mon enfant chéri,
J’ai reçu ta lettre ce matin, j’en ai été très heureuse, parce que je pensais en avoir une hier, et la journée m’a semblé longue sans rien.
Je comprends très bien qu’il peut y avoir un jour de retard, tu as écrit ta lettre le 28, elle est partie de Cholet, le 29, je ne pouvais donc pas la recevoir avant ce matin.
(…)
Je t’envoie 2 journaux France Magasine est intéressant, c’est pour cela que je te l’envoie, L’affranchissement du Daily Sketch est plus élevé, parce qu’il est imprimé en Angleterre, tout étant en anglais, s’il était imprimé en France, je paierais le tarif français.
Je te joins l’adresse de Barrey, je crois qu’il passe la visite demain. Sa mère m’a dit que Raymond Nouët avait passé une visite il y a huit jours ; il en a passé une seconde quelques jours après et il est maintenu dans le service armé.
Quant à Robert Hauville, il a appris à panser le cheval et dans un jour ou deux, il montera, je crois qu’il n’en est pas plus enchanté que cela.
Robert Paumelle, étrille, brosse le cheval, mais je ne sais pas s’il va bientôt monter.
C’est demain l’Ascension, aucune baraque, il est probable que les propriétaires de ces baraques sont aussi mobilisés ; il n’y a pas même un tir. Le marché ce matin n’était pas à son complet, loin de là, il y avait 4 étalages, plus les marchands de beurre et œufs, comme d’habitude, par contre M. de St M. y était, comme marchandise, je n’aurais pas donné 4 sous ; il est vrai qu’il n’y a absolument rien à vendre.
J’ai rencontré ton maître à midi, il m’a dit que ce n’était pas le moment de faire des haricots, le temps est trop froid.
As-tu écrit à ton chef ? J’ai vu passer Friquet hier, il était avec Mouche et une autre jeune fille, je pense ta remplaçante. Peut-être que Friquet était en permission de 48 heures seulement.
(…)
Prions beaucoup, pour que la victoire soit de notre côté, et la paix avant peu de temps.
J’ai vu Mlle Decaux[1] ce matin au Crédit Fécampois, je lui ai dit que tu avais rencontré 2 fois l’abbé Tissot, elle va le dire à son frère, je crois qu’elle ne savait pas où était l’abbé Tissot.
A la banque, j’ai vu aussi Marceau qui a l’air heureux comme un petit coq-en-pâte. Il a eu le filon au Donjon.
J’ai été en correspondance avec les Senn qui sont encore au Hâvre, pour le renouvellement de la location, ils acceptent l’augmentation ; la propriétaire est contente d’avoir obtenu un peu plus ; elle m’a dit tant mieux pour moi et aussi pour vous, donc je recevrai comme d’habitude.
Donne-nous beaucoup de nouvelles sur tes promenades, et si tu fais des découvertes, si tu vois des pays intéressants. Ecris-nous souvent, quand nous recevons ta lettre on la relit toute la journée.
Nous allons bien et j’espère que tu es de même, as-tu engraissé, tous les soldats engraissent.
Nous t’embrassons bien fort, de tout cœur et avec mille tendresses
Mamy


[1] Célestine Decaux (1877-1971), sœur de l’abbé Decaux, curé d’Étretat

Le marché place de la Mairie en 1934, cliché Robert Eude (Archives Départementales de la Seine-Inférieure, cote 11FI982)

(au Soldat x Caserne Tharreau, Bataillon des Recrues, 42e Compagnie, 3e section, Cholet, Maine-&-Loire)
Etretat, 2 Mai (1940) Jour de l’Ascension
Mon enfant chéri,
Je viens de recevoir ta lettre du 30 Avril, très réconfortante et toute autre que celle d’hier. Je suis comme toi, quand je vois des amis partir, il me reste après de la mélancolie et on sent que quelque chose manque à vos habitudes. Aujourd’hui, il y a eu du brouillard ce matin, et cet après-midi on voit le soleil, l’esprit se ressent du temps, et le moral est au beau.
(…) Nous avons vu M. et Mme Friche hier qui venaient prendre de tes nouvelles, nous avons tous bavardé un bon moment, d’après les nouvelles de tes lettres ils voient que tu es bien habitué. M. Friche nous disait que depuis quelques jours qu’il fait beau, après dîner il monte la route de Fécamp, pour entendre de beaux concerts d’oiseaux dans les jardins.
(…)
Ton chef doit encore être ici, je viens de voir passer Friquet avec Mouche.
(…)
Il fait beau, sauf un peu de brouillard ce matin, la procession est sortie, ce n’était pas le beau cortège des jours de paix, moins d’enfants, pas beaucoup de monde, pas de musiciens, qui on peut le dire, rehaussent l’éclat de la fête ; l’autorité ne marchait pas en tête, ce n’était pas nécessaire pour contenir la foule.
je te donne, hier, dans ma lettre des nouvelles des copains partis en même temps que toi.
Nous avons vu Mme Frébourg, hier, Norman a été vacciné contre la typhoïde, il était donc consigné aussi, je crois qu’il est de nouveau en Alsace.
La pauvre Miss Robinson[1] est morte la semaine dernière jeudi, on l’a enterrée samedi ; il y a eu une cérémonie à l’église. Elle est enterrée tout à côté de ton père et comme tu le sais près de M. Thomson. M. Hornibrook[2] a donc acheté la concession.
Elle a été malade 3 jours, cette fois-ci c’était la paralysie et sa raison partie.
Je t’enverrai du chocolat et je pense que tu aimerais un cake de chez Lecoeur[3], Mme Frébourg en prenait toujours pour Norman, tu pourras faire des invitations, pour rendre le petit goûter du gâteau digne de M. Toton.
Nos jeunes écoliers, Yves et quelques amis ont pris des bains hier, et aujourd’hui je les ai vus passer avec des pagaies, en caleçon de bain, mais chacun avait un bon chandail, il est probable que c’était l’ordre des mères.
(…)
Il n’y a pas beaucoup de monde cet après-midi dans le pays, les restaurants et cafés n’ont personne. On voit du monde des environs, des cyclistes de la campagne, heureux mortels qui gardent leurs traditions, ne travaillent pas aujourd’hui, mais fêtent l’Ascension, qui est une des quatre fêtes obligatoires et carillonnées, ce sont eux qui ont le plus de bon sens.
Le trio n’est pas brisé, ils viennent de passer et chacun accompagné des mêmes personnes, enfin aucun d’eux n’engendre la mélancolie.
(…)
Si la classe est affectée à l’aviation, où irez-vous. Je pense que vous ne volerez pas, vous avez passé l’âge.
Je suis allée à la messe de 8 heures et ta grand’mère à la grand’messe, les habitudes sont reprises.
Je te quitte mon enfant chéri, ta grand’mère se joint à moi pour t’embrasser de tout cœur et bien tendrement et à bientôt une lettre.
Mammy


[1] Anne Robinson, décédée à Étretat le 26 avril 1940 à 63 ans
[2] Charles St Mark Murray Hornibrook, né à Hampstead en 1873, était un magistrat britannique qui fut attorney général d’Irlande. C’était aussi un botaniste amateur qui écrivit un ouvrage de référence sur les Conifères nains, dont il entretenait une collection dans sa propriété irlandaise (une variété de bruyère porte le nom de sa fille Diana). Il possédait dans sa villa d’Étretat (la villa Louis-André, rue Isabey) de nombreuses œuvres d’art qui furent pillées par les Allemands après son exode vers les Cornouailles. Il est revenu à Étretat après-guerre et mourut dans sa villa en 1949. Il était marié à une irlandaise, Gladys Thornley Thomson (1884-1965), qui était une petite-nièce de Bram Stoker, le père littéraire de Dracula
[3] Le célèbre pâtissier qui était installé rue Alphonse Karr et qui fit les délices de plusieurs générations d’Étretatais et d’estivants (https://www.etretat.carnetsdepolycarpe.com/2020/12/21/maisons-de-confiance-familles-de-commercants-et-artisans/)

Actions menées par des civils étretatais en faveur des soldats mobilisés, décembre 1939 ; les villas Kaslo et Medova, citées dans ce document, sont situées respectivement rue Dorus et allée des Tamaris (archives privées)

(au Soldat x Caserne Tharreau, Bataillon des Recrues, 42e Compagnie, 3e section, Cholet, Maine-&-Loire)[1]
Etretat, 7 Mai 1940
Mon bien cher petit,
Je voulais t’écrire hier, mais il m’a été impossible, une visite partait, l’autre arrivait, j’ai pu arriver à t’envoyer le Daily Sketch, tu pouvais voir par là que nous allions bien, puisque je l’ai porté à la poste. J’ai eu la visite de ton chef, avec Mouche qui est venue me demander une petite villa coquette, pour la saison, pour des amis de sa sœur. Ton chef m’a demandé de tes nouvelles et il m’a demandé ton adresse pour t’écrire. (…)
Autre visite sensationnelle vers 4 h. après-midi, Léon L… en lieutenant, venu dans une auto du ministère, il m’a demandé de tes nouvelles, je lui ai donné toutes les explications. Il va bientôt passer capitaine, il va en mission inspecter, il va quelquefois à Angers. Il est venu au Hâvre pour passer huit jours avec sa femme ; hier malgrè qu’il est venu seul chez nous, j’ai vu sa voiture du ministère sur la place, il y avait sa femme et sa belle-sœur, il m’avait dit qu’elle était aussi avec lui. Il habite toujours Paris, je lui ai demandé s’il resterait dans l’armée, il m’a dit non, que son affaire de transit marchait trop bien pour l’abandonner. On a parlé des évènements, je lui ai dit que vraiment les soldats français étaient les premiers du monde. Il m’a dit qu’ils étaient bien entraînés, on voit que nous officiers de réserve nous les avons bien dressés.
Tu me disais dans une lettre que tu étais embusqué, je crois que l’embusqué n°1 est bien Léon, il a toujours le même toupet. Il a engraissé, comme il est tout petit, il deviendra bientôt un petit tonneau.
Il m’a demandé des nouvelles de Lafond. Je lui ai dit que ses affaires marchaient bien, qu’il était très heureux, une femme très gentille et deux beaux enfants, enfin j’ai mis tout au plus beau.
Comme genre, j’aime beaucoup mieux Lafond, c’est l’ami sincère, et je n’aime pas beaucoup les gens remuants et intrigants comme Léon. Je vais parler argot, ce n’est pas du toupet qu’il a, c’est du culot. Quelle différence avec ton chef. Quand Lafond viendra nous voir, je lui raconterai cette petite histoire, il n’en sera pas surpris.
Je reçois ta lettre aujourd’hui mardi quelques minutes avant midi, nous avons trouvé la photo parfaitement réussie, je t’ai trouvé du premier coup en prenant la photo à la main, ton calot est posé avec chic, il est vrai que tu en avais tellement l’habitude, chaque jour en mangeant tu mettais celui que tu as chez nous ; tu sentais que tu en mettrais un pour de bon.
Je t’enverrai demain dans une lettre quelques cartes postales. Mme Hornibrook doit me rapporter des journaux, les français que j’aurai soit Match ou autres, je te les enverrai. Je reçois une lettre de M. Chevalier, il me demande de tes nouvelles et me dit qu’il viendra bientôt à Etretat. Il me dit entr’autres que Léopold est soldat, il lui a envoyé sa photo il y a quelques jours, il lui dit qu’il est très content, bien couché bien nourri. Il est dans le Tarn & Garonne.
(…)
Norman a changé de secteur, il est maintenant dans le 12 mille et quelque. J’ai vu ce matin la sœur du jeune Hauchecorne de La Poterie, elle me dit que son frère a aussi changé de secteur, il est dans le 12.525.
Mme Frébourg m’avait apporté la lettre de Norman pour voir si elle ne se trompait pas ; elle croyait le premier chiffre mal fait et pensait que c’était un S, mais c’était bien le chiffre 1.
Le mari de la fille de Mr. Belleteste[2] est né à Cholet et un de ses cousins a été avant la guerre à la caserne Tharreau, ensuite les parents de son mari se sont installés charcutier à Angers, maintenant ils sont retirés à quelques kilomètres d’Angers, dans un petit endroit.
Est-ce que la caserne Jeune France n’était pas un pensionnat, une de leurs cousines y était je crois en pension ; enfin hier, il n’était question que de Cholet. Je dirais presque qu’autrefois c’était un pays inconnu pour nous et maintenant on voit une quantité de personnes qui y ont des attaches.
Je te quitte mon enfant chéri et ta grand’mère se joint à moi pour t’embrasser bien tendrement et de tout cœur et nous sommes toujours en pensées avec toi.
Mammy


[1] Les Allemands sont entrés dans Cholet le 21 juin 1940, six semaines après cette lettre
[2] Marcel Louis Eugène Belleteste, né dans le Loiret en 1887 et mort à Rouen en 1957, fut cuisinier à Paris puis hôtelier à Étretat ; sa fille Simone était née à Blois en 1912


Les lettres écrites entre le 15 mai et le 6 juin ont été envoyées à Mignières-Gondreville, près de Montargis. La guerre commence progressivement à prendre une tournure concrète pour la population civile. La censure commence à s’exercer, de plus en plus strictement, à partir de la fin mai.


(au Soldat x 5e C.O.M.A. Station Magasin Bureau de l’Intendance Mignères-Gondreville Loiret)
Etretat, 15 mai 1940
Mon enfant chéri,
Nous recevons à midi ta lettre du 12 Mai, je vois que tu es en bonne forme, espérons qu’il en sera toujours ainsi.
Pour notre côté, nous allons très bien et notre pays est très calme, on se croirait en temps ordinaire, malgrè cela on prend des précautions. A midi on a sonné pour que les habitants aillent consulter les affiches à la porte de la mairie pour la question des Abris. Il y a 3 secteurs,
n°1 à l’Hôtel des Roches (Tonnelier)
n°2 carrière Touzet
n°3 du côté d’Amont je ne sais trop où.
Les Rues Adolphe Boissaye, abbé Cochet etc. à l’Abri n°1
Les Rues Notre-Dame, Martin Vatinel, Traversière, n°2, tu nous vois au milieu de la nuit ta grand’mère et moi aller sur la route de Fécamp, c’est impossible ; chez Dajon[1] ils resteront tranquillement chez eux, comme nous le ferons et je dis à la Grâce de Dieu, jusqu’à présent il nous a protégés, j’ai confiance qu’il prendra encore soin de nous en le priant bien, par l’intercession de Ste Thérèse de Lisieux.
Sur l’affiche il y a les noms des chefs d’ilôts à qui telle rue doit s’adresser ; Lucien Dupéroux[2] en est un.
Il vient de passer à nouveau la visite, cette fois-ci c’était à Rouen, je l’ai vu à midi, il est maintenu en réforme pour 3 mois, c’est lui qui sonnait dans les rues pour consulter les affiches pour les abris, il avait son brassard de D.P.[3]
(…)
J’ai cherché sur ta carte Angers-Orléans et sur le gros dictionnaire Larousse je n’ai trouvé ni Mignères ni Gondreville, sur la carte, Montargis n’est pas mentionné, sur le Larousse on voit Montargis, mais pas les petits pays.
(…)
Il fait un temps superbe et chaud aujourd’hui, je t’écris cet après-midi, dans le bureau, la porte grande ouverte.
On prépare la Plage[4] pour l’hôpital, je vois que Mme Bondonnat apporte du linge dans sa voiture ; on ouvre tous les jours les fenêtres du Perrey, ce sera probablement les nurses qui y logeront.
Le lycée a eu congé pour la Pentecôte, il n’est pas encore ouvert, je vois une partie des élèves passer dans la matinée et l’après-midi pour aller sur la plage.
On a commencé à prendre des bains et aller en périssoire, le trio et leurs amies sont les premiers en tête, hier ils étaient en périssoire chacun accompagné, ils sont tombés à l’eau, il est probable que le trio avait décidé cela, c’était un peu avant midi, chacun est allé chez lui pour se changer, tu vois que le sextuor passe bien son temps.
les cars remarchent aujourd’hui, mais moins nombreux.
il y a des évacués du Nord, de Belgique et Hollande qui sont arrivés hier, à Fécamp, aux Loges il y en a 120, à St Clair au Manoir. Mme Turnhauer et aides ont rempli 60 paillasses pour 60 réfugiés au manoir et je crois que la colonie anglaise travaillant pour les soldats ont donné des vêtements.
Je t’ai envoyé hier Paris-Soir que j’avais pris pour avoir plus de nouvelles et aujourd’hui Le Petit Parisien, dont la T.S.F. fait de la réclame.
Si je ne peux t’écrire demain, je t’écrirai le lendemain. (…)
Je te quitte mon chéri, ta grand’mère et moi t’embrassons bien tendrement et du plus profond du cœur
Mammy


[1] La fratrie Dajon (Adolphe, Marie, Thérèse et Marguerite) tenait l’épicerie familiale à l’angle de la rue des Drs Fidelin et de la rue Prosper Brindejont, près du Vieux Marché (https://www.etretat.carnetsdepolycarpe.com/2020/12/21/maisons-de-confiance-familles-de-commercants-et-artisans/)
[2] Félix Lucien Dupéroux (1906-1993) était garde-champêtre à Étretat
[3] Défense Passive
[4] L’hôtel de la Plage, dirigé jusqu’en 1951 par M. Bondonnat

Liste d’Étretatais convoqués par la Défense Passive, organisation mis en place en 1935 pour préserver la population et le territoire français des effets des attaques aériennes ; la date n’est pas indiquée (archives privées)

(au Soldat x 5e C.O.M.A. Station Magasin Bureau de l’Intendance Mignères-Gondreville Loiret)
Etretat, 17 mai 1940
Mon bien cher petit,
J’ai reçu ta lettre du 14 mai.
Si tu écoutes la T.S.F. tu dois avoir toutes les nouvelles ; quant à nous, nous prenons le communiqué le matin à 8 h. ½, à midi ½ et le soir à 7 h. ½. On ne dit pas grand’chose en ce moment dans les communiqués, comme c’est le plein de la bataille il faut attendre encore quelque temps.
As-tu entendu le discours de Paul Reynaud, dans un passage « Peut-être devrons-nous changer les méthodes, les hommes. Pour toute défaillance, le châtiment viendra : la mort. » Ne fais aucune réflexion là-dessus, dis-moi seulement si tu as compris.
Tu te souviens avant ton départ comme j’avais confiance, que nous aurions la victoire et la paix, peut-être avant peu. J’ai toujours la même confiance et même plus forte, mais il faut prier beaucoup. Je suis allée ce matin à la messe, le vendredi c’est pour les soldats, ta grand’mère ira au salut à 6 h., tu vois que nous avons repris nos habitudes.
Je n’ai pas une minute à moi, je suis occupée de droite de gauche, pas pour des locations, comme d’habitude, pour des riens, mais on ne peut faire autrement pour des clients. En ce moment j’arrive du gaz pour payer des factures qui ont été délivrées en retard aux clients, cela m’occupe et me fait sortir de chez nous.
J’oublie toujours de te demander si tu as des nouvelles de Mr. Bureau[1], je ne sais pas s‘il est ici en ce moment, je ne vois pas Mouche passer, le lycée ayant été en vacances jusqu’à aujourd’hui, ils ont dû profiter d’aller voir Madame.
Il fait très beau temps depuis une dizaine de jours, sauf mercredi soir, nous avons eu un peu d’orage, mais le lendemain il faisait beau.
il y a moins de monde ici qu’il y a 2 mois, beaucoup de personnes sont allées plus loin.
Il vient beaucoup de réfugiés belges, avec leurs voitures, ce ne sont pas les malheureux comme dans les environs ; ils cherchent des maisons, mais ne peuvent en trouver, tout étant encore pris.
(…)
Ton jardin pousse bien, pommes de terre, petits pois, j’espère que tu pourras en manger quand tu viendras.
Je comprends que tu aimes la campagne elle est si belle en ce moment. Te sers-tu d’un dé pour coudre ? Après cela tu sauras tout faire, sauf la cuisine. Le matin avant le communiqué, Curnonsky, son représentant plutôt, donne le menu et les recettes. Aujourd’hui vendredi déjeuner : petits radis et beurre, escalopes aux olives, petits pois à la française. J’ai bien retenu la recette pour bien faire dorer les escalopes.
Nous n’avons jamais d’alerte ici, le pays est très calme, toujours le même ; je crois qu’il y a des personnes qui ont peur ici, parce qu’il y a des alertes au Hâvre.
Les Hornibrook et Cie ont loué La Baraque contre Hellé[2] pour faire un foyer pour les soldats anglais quand ils viennent en promenade à Etretat, pour éviter qu’ils aillent dans les cafés, pour maintenir le prestige du soldat, ils se dévouent vraiment pour l’armée.
Je te quitte, tu ne te plaindras pas de mes lettres qui sont toujours longues.
Ta grand’mère et moi, mon enfant chéri nous t’embrassons du plus profond du cœur.
Je te joins un journal de Rouen.
Mammy


[1] Georges Bureau, né à Paris en 1870, député de Seine-Inférieure et président du conseil général ; il s’abstint lors du vote accordant les pleins pouvoirs à Pétain et mourut peu après, en décembre 1940 (https://www.etretat.carnetsdepolycarpe.com/2021/03/13/la-politique-a-etretat/)
[2] La villa Hellé est située rue Notre-Dame

(au Soldat x 5e C.O.M.A. Station Magasin Bureau de l’Intendance Mignères-Gondreville Loiret) (le bas de la feuille a été arraché par la censure militaire)
Etretat 20 mai 1940
Mon cher petit enfant,
Seulement quelques lignes, pour te dire que ta grand’mère et moi nous allons très bien, je crains que tu apprennes par les journaux que le Hâvre a été bombardé cette nuit[1], depuis 10 h. hier soir jusqu’à 3 h. ce matin. J’ai entendu à 11 h. ½ hier soir dimanche la D.C.A. en action jusqu’à 2 h. ce matin, les avions ne sont partis qu’à 3 h. ce matin. Uniprix (Bataille) a été bombardé, le Petit Päris est en flammes, une maison du côté de l’église Ste Marie brûle, et aussi du côté du Rond-Point, la gare de la petite vitesse et beaucoup d’autres maisons. J’ai bien entendu les avions passer, comme tout le monde à Etretat. J’ai téléphoné à 2 h. au Consortium cet après-midi, il m’a dit qu’ils avaient tous descendus à la cave, naturellement personne n’a dormi. On vient de me dire que des personnes se sauvaient dans la campagne au milieu de la nuit, (une ligne manquante)
Comme tu dois le penser, le reste des lâches est parti ce matin, il ne reste plus ici que les habitants, les Belges et les Gens du Nord, qui cherchent partout où loger, car dans tout cela, il ne reste pour ainsi dire plus de maisons. C’est lamentable de voir toutes les voitures du Nord, de la Belgique passer, toutes ont un grand matelas étendu au-dessus de leurs voitures, c’est pour les préserver des bombes.
Je voulais acheter le Petit Hâvre ce matin mais il n’en restait plus, on m’a dit de ne rien regretter, tout ce qui avait trait au bombardement a été supprimé.
Ta grand’mère n’a rien entendu cette nuit, mais moi je n’ai guère dormi, je peux t’affirmer que je n’ai pas été effrayée.
A cause de tous ces évènements, je voulais te demander si je pourrais prendre un coffre au Crédit Fécampois pour y mettre nos titres, ce serait plus prudent, réponds-moi là-dessus, j’ai grande envie d’en prendre un.
Je te quitte, ta grand’mère et moi nous t’embrassons du plus profond du cœur
Mammy
Je t’envoie le Journal de Rouen d’hier et le Figaro de ce matin, Weygand remplace (une ligne manquante)


[1] Le 19 mi 1940, plusieurs quartiers du Havre ont été touchés par des bombes incendiaires allemandes qui sont tombées au sud de la rue Aristide Briand et près du Cours de la République, visant les hangars et les quais autour du Bassin Vauban et du quartier de l’Eure. Les bombardements se poursuivirent jusqu’à l’entrée des Allemands dans la ville le matin du 13 juin. La ville est évacuée le 9 juin (https://books.openedition.org/purh/5426?lang=fr). Cet épisode ne doit pas être confondu avec le bombardement de septembre 1944 par les Alliés, qui fit beaucoup plus de victimes, dont 5 Étretatais(es) (https://archives.lehavre.fr/actualite/memorial-des-victimes-civiles-havraises-1939-1945)

(au Soldat x 5e C.O.M.A. Station Magasin Bureau de l’Intendance Mignères-Gondreville Loiret) (la 2e feuille a été arrachée par la censure militaire)
Etretat 23 mai 1940
(ajout en sommet de première page) : M. Bureau est parti aussi il y a 2 jours, c’est probablement à cause de Lili qui est revenue, cela a fait aussi mauvais effet.
Mon cher petit enfant,
Je viens de recevoir ta lettre du 20 Mai ; j’ai été 3 jours sans t’écrire, il m’a été impossible de trouver un moment pour le faire. Je vais te raconter l’histoire de tous les fuyards, ou pour mieux dire lâches. Il est impossible de te décrire le ridicule de cette fuite, tout le pays en parle, en est indigné et rit de cette veulerie.
Les fuyards partaient dans la nuit, à minuit 2 h. 3 h. du matin. D’autres à 7 h du soir ne parlaient de rien, à 7 h. ½ ils préparaient les malles, commandaient les voitures et partaient à 8 h. du soir, ils n’avaient même pas le temps de manger. C’est inénarrable.
Toutes les maisons sont fermées comme au mois de Décembre, quelques propriétaires ont agi avec précaution, ils ont laissé une bonne dans la maison pour ne pas avoir de réfugiés.
Il faut que je te nomme les femmes courageuses parisiennes qui sont restées : Mlle Maigret, Mlle Mouchet, Mlle Bootz et ses amies, le reste a fui. Ces dames ont dit, quand la municipalité fera évacuer nous irons avec les gens du pays ; la famille Artus[1] est restée aussi, naturellement Mme Frébourg qui vient d’avoir des nouvelles de Norman, ayant été plus de 15 jours sans nouvelles, elle avait tout autre chose à faire que de fuir.
Je coupe ma causerie, pendant que j’y pense, Girard que j’ai vu ce matin m’a dit que dans quelques jours, je pourrais cueillir des radis.
(…)
Je reprends ma causerie comique : R. A. partait hier après-midi pour conduire sa famille dans le Calvados, avec sa voiture on l’a refusé au bac, en lui disant que l’on prenait que les évacués, il est revenu à Etretat ; le fils Vilain me disait, c’est vrai c’est tous les gens riches qui partent, il s’en moquait.
Je comprends qu’il y avait assez que les réfugiés belges et du Nord, à passer par le bac, je pourrais dire des milliers de voitures passaient par Etretat tous les jours. Au bac de Caudebec, il y avait 8 kilom. de voitures qui attendaient, on a estimé 5.000 voitures ; il y en avait qui étaient arrivés le matin à 5 h. ne passaient que le soir, et d’autres attendent depuis plusieurs jours. (une page manquante)


[1] Maurice Artus, docteur en médecine et son épouse, née Bligny, demeuraient villa Bligny, avenue de Verdun ; l’atelier de leur fils Charles, sculpteur animalier reconnu, se trouvait à l’arrière de la villa Bligny, rue Notre-Dame

(au Soldat x 5e C.O.M.A. Station Magasin Bureau de l’Intendance Mignères-Gondreville Loiret)
(La lettre a été censurée de tout le premier feuillet et des 9 ou 10 lignes en bas du 2e feuillet)
Le cachet de la poste indique Etretat, 26-5-40
(une page manquante) est maintenant garde territorial, ils font tous 6 heures de garde, ce soir il va être près de Liberge entrepreneur, il y a 2 cabines de bain des petites et deux banneaux mis en travers de la route de chaque côté, ce qui est un genre de tourniquet sans tourniquet ; ils sont 5, dont quatre hommes et un jeune homme de 16 ans pour courir prévenir ou chercher main-forte si besoin était. Il y a de ces gardes route du Hâvre entre le golfe et les pelouses, toutes les routes et passages sont gardés. Adolphe a le fusil au dos, mais il ne sait pas s’en servir, en me racontant sa garde il était rayonnant et content de faire quelque chose d’utile ; il fait le garde ce soir de 6 h. à minuit, il s’était fait inscrire au début, ceux qui ne l’ont (neuf ou dix lignes manquantes) mêmes hommes faisaient la garde tous les jours.
Je crois que ma lettre fait concurrence à celle de Mme Dugué.
M. Friche[1] vient de temps en temps demander de tes nouvelles, ils n’ont pas fui.
Mme Parent est chez sa mère en ce moment elles sont venues hier nous voir, elles ont reçu une lettre de Norman hier, il redescendait des lignes.
(…)
Je vois mon enfant chéri que tu es transformé, je m’en réjouis, ma (neuf ou dix dernières lignes manquantes)
Autre feuillet, écrit par la grand-mère :
Mon petit , (…)
J’ai été à la grand messe je prie toujours pour mes petits soldats et pour tous nos soldats pour nos armées tout le monde est remplis de courage et d’espoir il y a eu des froussarts mais en ce moment tout est calme il pleut les radis sont beaux et bons j’en ai porté chez Mme Frébourg qui les a trouvés bien bons je lui en reporterai demain elle a Mme Parent chez elle qui lui tient compagnie ce qui lui fait un grand bien je t’embrasse bien fort mon petit et demain je te recrirai


[1] Les Friche étaient apparentés à Joseph Beaudelel, directeur de l’hôtel de la Plage

(au Soldat x 5e C.O.M.A. Station Magasin Bureau de l’Intendance Mignères-Gondreville Loiret)
Etretat 27 mai 1940
Mon cher petit,
Je t’ai écrit hier, je t’écris aujourd’hui à nouveau, puisque tu aimes recevoir des lettres tous les jours.
J’ai vu Jean Thomas[1] ce matin, dans la rue, il doit être réformé, il devait passer la visite de réforme il y a 2 jours à cause de son albumine.
J’ai vu la femme d’Hébert cordonnier[2] son mari a aussi passé une visite il y a plusieurs jours déjà, il est versé dans l’auxiliaire à cause de son estomac.
On me disait il y a quelques jours que Moireau[3] était parti à Neuchâtel pour y habiter tout à fait, sa famille devait partir aussi, la maison qu’il habitait ici est à louer (…).
Tous les Anglais Hor-Munn, Morgan Cheever sont au Vieux-Puits à Pont-Audemer. Miss Munn est venue aujourd’hui avec Mme de la Blanchetais pour chercher quelques affaires et retourner. Si les évènements vont bien, ils reviendront au début de la semaine prochaine. Ils ont mis 20 heures pour aller jusqu’au bac, ils ont dormi dans leurs voitures, je crois qu’ils en ont assez. Edmond Leseigneur[4] est parti aussi. Il va être obligé de revenir pour la défense du territoire.
Ce matin en allant à la poste, j’ai vu Capron[5] dans une auto de laquelle descendait M. Moisy[6] et Chambrelan avec chacun leur fusil, ils revenaient de la garde et je voyais Daniel Tonnetot[7] monter la route du Hâvre avec son fusil. C’est l’ancienne Garde Nationale. On aurait dû faire cela il y a 6 mois.
Des élèves du lycée, il n’y avait qu’Henri Gilles de resté ; je crois qu’aujourd’hui il y avait 18 élèves garçons et filles. H. Gilles s’occupe sérieusement de la défense du territoire, il était l’autre jour à la mairie pour cela.
Il n’y a pas de car aujourd’hui ni pour le Hâvre ni pour Fécamp, à cause des troupes. J’ai vu passer ce matin des camions d’Anglais, je pense qu’ils allaient dans le Nord ; ils étaient plein d’entrain, ils nous saluaient de la main. J’étais à parler avec Mme Parent quand ils sont passés. Norman va remonter en ligne, il est plein de courage et bon moral. Mme Frébourg est moins seule avec sa fille. Mr. Parent est toujours là-bas. L’opinion de là-bas a beaucoup changé depuis les évènements de ce mois, ils sont pour les alliés.
Pour le lycée ils sont 18 élèves parce qu’il y a les réfugiés du Nord.
Je viens de faire faire ma photo pour un sauf-conduit, je pourrai aller à Fécamp à la banque si la SGle et le Crédit F. ne viennent pas jeudi à Etretat.
Je viens de recevoir ta lettre du 24 ; j’ai été quelques jours sans t’écrire, je n’avais pas une minute, maintenant quand je n’aurai pas le temps d’écrire une longue lettre, je mettrai une carte.(…)
Je t’embrasse bien fort mon enfant chéri et mille baisers de Mammy qui t’aime tant.
Autre feuillet (signé par la grand-mère) :
Etretat 27 mai
Mon petit ,
J’ai été ce matin au jardin j’ai eu le plaisir d’y trouver Girard qui soigne la récolte il ratissait les rangs de haricots et moi j’ai fait ma provision de radis et j’en ai porté à Mme Frébourg qui était très sensible de l’attention. Il est entendu avec Girard que je prendrai des laitues dans son jardin moyennant finances naturellement.
J’espère qu’il y aura encore des radis quand tu viendras et des haricots les petits pois sont merveilleux tant ils poussent bien.
(…) je t’embrasse bien bien fort mon petit


[1] Jean Marie Joseph Thomas (1911-1956)
[2] René Louis André Hébert (1903-1978) ; son épouse était Alice Doré
[3] Jules Marcel Moireau, né à Étretat en 1892, mort à Cany-Barville en 1944
[4] Eugène Edmond Leseigneur (1891-1974)
[5] Romain Gustave Capron (1889-1962), garagiste à Étretat
[6] Victor Emile Moisy (1876-1955), retraité des chemins de fer
[7] Daniel Auguste Tonnetot (1892-1977), fleuriste à Étretat

(au Soldat x 5e C.O.M.A. Station Magasin Bureau de l’Intendance Mignères-Gondreville Loiret)
Etretat, 28 mai 1940
Mon cher petit,
Je t’écrirai tous les jours et les jours que je n’aurai pas le temps je te mettrai une carte. Je comprends que tu es inquiet quand tu es un jour sans nouvelles, malgrè que je crois qu’il n’y a rien à craindre de notre côté ; moi-même je suis déçue quand je suis une journée sans lettre.
On entend des avions passer, mais il n’y a plus de bombardement de notre côté sauf la D.C.A. qui tire assez souvent et qui fait du beau travail, ils en ont abattu quelques-uns. Les avions ennemis vont plutôt sur Port-Jérôme.
il paraît que l’on a arrêté beaucoup de personnes au Hâvre, on fait une grande épuration.
Tu as dû écouter le discours de Paul Reynaud ce matin, tout le monde a été atterré, sans avoir été surpris, car personne n’avait confiance dans ce 4e bandit[1].
tu te rappelles que j’ai toujours dit qu’il était boche, quand je voyais dans les journaux qu’il serrait la main de Degrelle[2], j’étais fixée sur sa félonie.
Il devait être surveillé depuis quelque, et beaucoup de Belges le détestaient. Sur beaucoup de monuments du roi Albert, il y avait écrit : Réveille-toi Albert, ton fils dort.
Il avait raison Paul Reynaud cette trahison est sans précédent dans l’histoire, un roi qui trahit son pays.
On reprend courage, on sait maintenant de quel côté on était encore trahi. Le gouvernement qui existe toujours reforme son armée.
Il faut que la France soit vraiment forte pour tenir encore malgrè toutes ces trahisons.
Cette trahison fait partie des évènements qui secouent le monde, tout s’accomplit comme il a été dit, il faut avoir confiance que la victoire ne sera pas longue maintenant, puisqu’après ces tristes évènements c’est la fin des troubles.
J’ai demandé dimanche chez Lecoeur si on faisait encore des cakes pour envoyer aux soldats, ils n’en font plus parce que l’on envoie plus de paquets. J’ai demandé à la poste, si on envoyait des colis, on m’a dit oui, si ce n’est pas dans un secteur et on a droit à 3 kilos. Je verrai pour trouver quelque chose qui remplace le gâteau.
Je suis encore occupée, dans leur fuite, beaucoup de gens ont oublié soit une valise, soit un carton, de sorte qu’il faut que j’aille encore partout et voilà comme se passe mon temps.
Il a fait de l’orage hier soir, mais pas très fort et ce matin il a plu toute la matinée, cela fait du bien aux jardins, car tout était sec. Ton jardin va bien pousser.
M. Bajas va habiter près de chez nous, la mairie a réquisitionné la maison de la mère Paumelle, où habitent les valets de M. Bondonnat, l’été. Il venu de Dieppe avec un peu de mobilier, sa maison a été démolie par les bombardements. Dieppe a beaucoup souffert ; il y a beaucoup de maisons démolies.
Je te quitte mon enfant chéri et ayons confiance que Dieu viendra à notre secours, l’heure est bien grave mais au dernier moment on est toujours sauvé. Ta grand’mère se joint à moi pour t’embrasser du plus profond du cœur et mille baisers
Mammy


[1] C’est le roi des Belges Léopold III qui est l’objet de cette diatribe
[2] Léon Degrelle, fondateur du mouvement Rex, parti fasciste belge : collaborateur des autorités allemandes, il combattit dans la SS et finit sa vie en Espagne sous la protection de Franco.

(au Soldat x 5e C.O.M.A. Station Magasin Bureau de l’Intendance Mignères-Gondreville Loiret)
Etretat, 29 mai 1940
Mon cher petit,
Je t’écris tous les jours, car je sais la déception quand on attend une lettre et que l’on n’en reçoit pas. Il se peut quand même qu’ayant plus à faire un jour, je n’aurais pas le temps d’écrire. Mon temps est encore très pris en ce moment, j’écris plusieurs lettres tous les jours, pour correspondre avec tous ceux qui sont partis, et si le bureau des Banques n’est pas ouvert demain à Etretat je serai obligée d’aller soit vendredi ou samedi à Fécamp.
J’ai reçu ce matin ta lettre du 26. Miss Berre King et Mrs Powel sont parties dans la panique lundi de la semaine dernière, le Dr Fidelin ne voulait pas que Mrs Powel parte elle était trop faible, elles ont profité d’un jour où elle était mieux et sont parties en plusieurs étapes à Bordeaux, avec l’espoir, je crois d’aller en Amérique, où leurs frères les demandaient. Aujourd’hui Louise Hamel me dit que Mrs Powel est morte à Bordeaux. (…)
J’ai bon espoir de ne pas être évacuée, en tous cas, je ne prépare rien, j’ai tellement confiance que tout ira bien, plusieurs personnes ont préparé des petits sacs pour être prêts à partir.
Je reçois une lettre d’Henri, il passe seulement samedi prochain. Samedi dernier il a essayé de venir, il a été au car de 3 h. il ne marchait pas, ensuite au car de 6 h. plein à craquer, il n’a donc pu venir, il en sera de même samedi.
A propos pour l’évacuation, Etretat irait en Corrèze, le Dr Lapeyre doit partir demain ou après-demain de Brive pour Paris et ensuite pour Etretat, d’après ce que m’a écrit Madame. Je lui ai répondu en lui disant ce qu’il en était ici et ce qui s’était passé, je ne pense pas qu’ils viennent tout de suite.
Notre pays est calme, avec tout ce monde qui est parti on se repose l’esprit, tous ces gens auraient fini par vous démoraliser.
Nous avons un avant-goût de l’été comme température, mais quand il fait trop chaud nous avons de l’orage. Aujourd’hui il fait plus frais. Je suis allée à la messe à la chapelle ce matin, c’est à 8 h. maintenant et elle aura lieu tous les mercredis, la chapelle étant comble, gens du pays et quelques réfugiés.
Ta grand’mère ne met plus la pelle, on ne fait plus beaucoup de feu le soir et il est éteint longtemps avant que nous montions nous coucher.
(…)
Barrey est toujours à Angers, Willy à quelques kilomètres de Chateaudun.
La garde se renforce à Etretat, il y a maintenant plusieurs barrages à chaque coin de rue, au carrefour Guinchard, il y a un barrage de 2 grosses voitures, côté Lécuyer de même et devant Albertine, les autres sont toujours restés haut route du Hâvre, Liberge et haut route de Fécamp.
Quand je suis passée à 1 h. après-midi Auguste Lemonnier[1] était de garde et à midi j’ai vu passer ce manant[2] et Robert Aubry qui allaient au Golf, c’est gardé aussi ; ils disaient aux camarades qui les voyaient passer, nous allons jouer au Golf.
Je te quitte mon enfant chéri, ta grand’mère et moi t’embrassons du plus profond de notre cœur et pensons toujours à toi.
Mammy


[1] Auguste Lemonnier (1882-1975), menuisier
[2] Terme patois, familier mais non péjoratif ; peut-être traduit par bonhomme

(au Soldat x 5e C.O.M.A. Bureau de l’Intendance Station Magasin Mignères-Gondreville Loiret)
Etretat, 30 mai 1940
Mon cher petit enfant,
Seulement quelques mots à la hâte, je n’ai pas beaucoup le temps, c’est aujourd’hui jeudi on est plus occupé. Le Crédit Fécampois est venu ce matin, cela a bien fait mon affaire et m’évitera d’aller à Fécamp.
Je n’ai pas eu de lettres de toi aujourd’hui, ce sera probablement demain.
Tout est toujours bien calme ici, mais j’ai des bagages à expédier pour tous les gens partis en vitesse, Mme Lassire[1] a beaucoup à faire. C’est tout à fait comme une fin de saison. Les Hornibrook sont partis de Pont-Audemer pour St Malo, quelques-uns sont repartis à Paris où ils sont plus en sécurité, d’après ce qu’ils disent.
Je te quitte en t’embrassant bien tendrement ta grand’mère se joint à moi, et de tout cœur. Mille baisers
Mammy


[1] Probablement Marie Fontaine veuve Lassire (1863-1950), blanchisseuse

(au Soldat x 5e C.O.M.A. Station Magasin Bureau de l’Intendance Mignères-Gondreville Loiret) (la lettre a été censurée d’un fragment de phrase)
Etretat, 31 mai 1940
Mon cher petit,
Jusqu’à présent je tiens ma promesse de t’écrire tous les jours, mais je te répète qu’il ne faut pas t’inquiéter si je manque un jour, le temps passe tellement vite, que je suis souvent en retard pour mon courrier. En ce moment il est volumineux, après tous les départs précipités.
Les barricades augmentent dans les rues, il paraît que l’on se met en garde, au cas où des motocyclistes viendraient. Dans la rue Notre-Dame, en venant de la route de Bénouville on ne peut passer en voiture dans la rue Notre-Dame, nous sommes donc tranquilles (ligne partiellement manquante) la messe. Entre les Campanules[1] et la Charmille[2], il y a 2 charrettes en travers de la route, il n’y a qu’un passage sur le trottoir des Campanules.
Hier midi, je voyais le fils de ce manant avec les jambières et le fusil revenant de sur la falaise.
J’ai vu Mme Gaullier[3] hier au Crédit Fécampois en attendant notre tour ; elle disait que Mr. B. (sic)[4] était parti depuis plus de 8 jours, je lui ai demandé où ils étaient partis, ils sont en Dordogne, Lili est toujours dans le platre, pour partir elle était étendue sur un matelas dans la voiture et M. B. va et vient à Paris de la Dordogne, la semaine dernière il a passé 4 jours à Paris pour la réunion de la chambre, comme il faisait quelquefois cet hiver. Mlle Maigret est seule dans l’avenue[5] avec ses bonnes, elle craint plutôt l’isolement que de (ligne partiellement manquante).
Chaque fois que Brulin[6], le facteur vient m’apporter mon courrier, dites bonjour de ma part au soldat, je suis en train d’écrire pendant qu’il m’apporte ta lettre, c’est pourquoi j’y pense.
Mme Brun est partie avec ses enfants à St Brieuc, chez les grands parents de Jean-Claude, ils sont partis le 24 à 6 h. du matin ; je n’en étais pas prévenue, elle m’a donc écrit de St Brieuc de chez Mme Hélary, en me disant que pour le moment elle gardait encore la Simplette[7]. M. Brun m’écrit de Paris pour me dire la même chose car il n’a vu Mme Brun que quelques heures quand elle passait à Paris. Il me met à la fin de sa lettre : Mon meilleur souvenir à votre fils, je vous prie.
Je ne sais plus si je t’ai dit que M. du Pasquier avant son départ précipité m’avait remis 200 f qu’il devait (…).
Mlle Depierre était encore ici dimanche, elle est partie aussi, les Devallon depuis plus de jours, ils sont en Bretagne.
Il paraît qu’en Bretagne ils ont des alertes, alors il y en a qui sont partis en Touraine.
Mme Faure a écrit à Amélie Duclos, elle lui dit qu’il ne reste plus personne à Villers, tout le monde est parti dans une panique incroyable, il ne reste que les habitants et elle reste aussi.
Cela fait un drôle d’effet de voir un si beau temps et les volets fermés dans toutes les villas.
Les nouvelles sont meilleures depuis hier, on reprend courage, car la confiance j’en ai toujours eu.
Les cars n’ont pas marché aujourd’hui, jusqu’à demain midi, ils ont été réquisitionnés pour porter les réfugiés, en revenant de la messe ce matin, je les voyait passer montant la route de Fécamp, je crois que l’on veut les grouper tous dans des endroits près les uns des autres.
Ta grand’mère se joint à moi pour t’embrasser du plus profond du cœur avec mille tendresses
Mammy


[1] Villa située à l’angle de la rue Notre-Dame et de la rue Charles Mottet
[2] Villa située au début de la rue Notre-Dame (ex-ville Trebelli)
[3] Louise Irma Marie Lachèvre (1911-2005), épouse d’Hugues Gaullier, agent d’assurances
[4] Il s’agit du député Georges Bureau
[5] Avenue des Tamaris, où Georges Bureau avait sa villa, la villa Médéric (Médéric étant son 4e prénom)
[6] Antoine Aimable Léopold Brulin, né à Beaurepaire en 1889, décédé en 1980
[7] Villa située allée Eugène Lepoittevin

(au Soldat x 5e C.O.M.A. Station Magasin Bureau de l’Intendance Mignères-Gondreville Loiret)
Etretat, 1er juin 1940
Mon cher petit,
Je ne devais pas t’écrire aujourd’hui, étant trop occupée de droite et de gauche, mais je sais que tu serais déçu et je te mets quelques mots à la hâte. Ta grand’mère se préparait à mettre un mot, je lui ai dit que je ne t’écrivais pas, elle t’écrira demain pour mettre dans ma lettre. Elle est partie en ce moment chez Adolphe[1] faire ses provisions. C’est Adolphe qui est venu après le déjeuner mettre la chantepleure à une petite barrique, celle qui est sur les grosses. Depuis plus d’une semaine nous buvions de l’eau ; et nous avons pensé à Adolphe. Je lui ai demandé avec ta lettre en main tout ce que tu expliques pour le fusil ; il ne connait rien là-dessus. Il était de garde hier de 6 h à minuit, maintenant ce sera mardi de midi à 6 h.
Il y a des soldats anglais de garde à Antifer pour le cable, ceci est de première nécessité.
Je trouve que les nouvelles sont plutôt bonnes, car pour maintenir l’ennemi après toutes les trahisons, il faut que l’armée alliée soit vraiment forte, j’ai donc pleine confiance.
L’hôpital américain n’ouvrira pas à Etretat, tant mieux pour nous. Je crois que nous pouvons être tranquilles, ni hôpitaux ni soldats anglais.
Je te quitte, ta grand’mère se joint à moi pour t’embrasser du plus profond du cœur et mille tendresses.
Maman
Si tu ne recevais pas de lettre un jour, et que tu reçoives le journal, c’est donc que nous allons bien.


[1] L’épicier Ernest Benoît Adolphe Dajon (1896-1982)

(au Soldat x 5e C.O.M.A. Station Magasin Bureau de l’Intendance Mignères-Gondreville Loiret) (la lettre a été censurée d’un fragment de phrase)
Etretat, 2 juin 1940
Mon cher petit,
Je viens de recevoir ta lettre, non seulement je suis très heureuse de tes nouvelles, mais je suis aussi très intéressée de tout ce que tu me dis.
Nous avons reçu à midi une lettre d’Henri, il est maintenu réformé. Au lieu de venir à Etretat, son bureau l’envoie à St Nazaire pour renforcer momentanément le bureau de cette agence, il espère que c’est pour peu de temps ; il est parti ce matin, il enverra un mot de St Nazaire. Il vient d’avoir des nouvelles de Pierre qui lui écrit à lui, il va bien pour sa santé mais des combats terribles. Jean Tisseyre est maintenant dans la Somme, ses parents sont venus ce matin et repartis cet après-midi, pour prendre différentes affaires qu’ils avaient laissées. Il est en pleine bataille, ils ont eu une lettre mercredi dernier, il allait bien.
Dans nos braves enfuis d’Etretat, il y a P. B. et son imbécile de femme, ils se sont enfuis dans la panique, et sont réfugiés à Cherbourg. (…)
J’ai su pour B. par Paul Jeanne[1], qui me disait, non seulement il a la garde du casino et de la Plage avec Clatot[2], mais il fait aussi sa garde sur les routes. Il me disait si nous faisions tous comme B., qui est parti à Cherbourg parce qu’il avait peur, tout le monde pourrait passer ; il me disait pour un ancien officier ce n’est pas d’un bon exemple. Je lui ai dit il n’a jamais été capable d’être officier, il n’était que second maître.
(…)
Hier peu avant 6 h. en allant au salut[3], on entendait le canon de la D.C.A., nous étions plusieurs près du Pertuiset[4], en regardant en l’air nous avons vu que cela venait du côté du Hâvre, c’était dans la direction de Pierrefiques, mais plus loin, nous voyions des centaines de choses blanches, exactement la forme de mouettes, on disait que c’était des éclats d’obus de la D.C.A. ce doit être Antifer et le Hâvre qui tiraient, en arrivant vers l’église on a vu un avion très haut, je ne l’ai pas vu, ceux qui connaissent ont dit qu’il était à 3.000 mètres, il n’a pas été touché, je suis entrée vivement à l’église, on avait l’impression qu’il était au-dessus de nous, mais toujours d’après ceux qui connaissent il était beaucoup plus loin.
Il y a aussi une D.C.A. à Fécamp.
Les soldats anglais viennent tous les soirs à Etretat faire la garde sur le perrey, il y en a d’autres sur la côte, la garde est faite très sérieusement maintenant.
Tu vois que tous les jours j’ai des nouvelles diverses à te conter.
(…)
les 2 Legembre[5] font aussi la garde, ils ont demandé à être ensemble, le père et le fils, cela leur a été accordé. J’ai flâné avec Paul Jeanne hier soir dehors, il est très optimiste, tout est en bonne voie pour nous. Il dit que tous les fuyards n’oseront plus revenir à Etretat et été, ils ont eu des misères dans leur voyage, il y en a beaucoup qui ne sont pas encore remis. Il m’a dit que Mme Hooper était à Pau, elle a écrit à la femme de Mallet[6], la fille de Longuemare, sa cuisinière d’aller la rejoindre à Pau.
Tu vas penser que c’est Mme Dugué qui t’écrit. Je t’embrasse de tout cœur et mille tendresses de
Mammy
(Autre feuillet, écrit par la grand-mère) :
Mon petit ,
Je m’occupe toujours du potager je vais le matin pour la provision de radis c’est tout pour le moment mais les haricots sont beaux et les pommes de terre Girard m’a dit que l’on pourrait en manger à la fin du mois la j’espère que tu viendras en permission pour t’en régaler j’ai demandé à Girard pour le payer de ce qu’il a fourni et de son travail il reglera tout ça quand tu viendras
Cousin Adolphe est toujours content de faire partie de la garde territoriale c’est un brave j’ai été lui demander de venir mettre la champlure à la barique que nous allons tirer pour mettre le cidre en bouteille un de ces jours il est venu aussitôt
Henri a des nouvelles de Pierre il va bien il dit que les combats sont durs espérons qu’ils vont prendre fin
Je t’embrasse bien bien fort ma pensée est toujours vers toi
Je te fais tous mes compliments pour ton talent de couture


[1] Paul Emile Jeanne (1887-1949), entrepreneur de couverture et plomberie, rue Notre-Dame
[2] Xavier Charles Clatot (1877-1948), mécanicien au Golf Hôtel
[3] Salut du Saint-Sacrement, office liturgique
[4] Villa située rue Notre-Dame
[5] Marcel père et Marcel fils, tous deux ébénistes
[6] Juliette Marie Amélie Longuemare (1904-1968), épouse de René Louis Mallet

Lettre amputée par la censure, en date du 4 juin 1940

(au Soldat x 5e C.O.M.A. Station Magasin Bureau de l’Intendance Mignères-Gondreville Loiret) (le bas du premier feuillet et le haut du 2e feuillet ont été arrachés par la censure militaire)
Etretat, 4 juin 1940
Mon cher petit,
Je viens de recevoir ta lettre du 1er juin contenant la photo. Nous t’avons bien reconnu et tu es vraiment très bien, je vois que tu tiens ta pipe ta compagne inséparable.
Je pense que l’entrepositaire est celui qui est en train de boire. Ils m’ont l’air tous très sympathiques et je vois que tu es en bonne et joyeuse compagnie.
(…)
Je tenais à t’écrire aujourd’hui pour te rassurer à cause du bombardement de cette nuit au Hâvre, qui a dû commencer hier soir lundi à 10 h. car nous avons entendu les avions passer, sur la mer. La caserne Kléber n’existe plus, les tréfileries très endommagées en partie détruites et (mot manquant) sur l’avant-port à une journée (un ou deux mots manquants) aurait encore vu ce bombardement (deux lignes manquantes)
Le pays se vide encore un peu de gens en villégiature, malgrè qu’il n’en restait plus. Toute la famille Gilles est partie à Honfleur, la maison est fermée, (…) ; c’est Mme Belloncle qui nous a appris cette nouvelle ; comme nous elle ne fait aucun préparatif, elle attend les évènements. Je lui ai souhaité le bonjour pour toi, elle était contente.
Lindon[1] n’est pas en Angleterre, c’est à Cherbourg qu’il est arrivé.
Hier Mme Pagnon[2] a reçu un télégramme de son mari, disant qu’il était en Angleterre en bonne santé, il était dans le Nord ;
La garde territoriale se relâche à Etretat on ne la fait plus de jour, passe qui veut, on la fait encore la nuit, tout le monde n’est pas inscrit, il y en a à qui le tour arrive (souvent ?), (six lignes manquantes).
(…)
Tu auras la place pour prendre tes bains, il n’y aura probablement personne, peut-être Legembre. Le trio est démembré Mossler[3] est parti à Paris, Mallet a reçu sa carte du Bureau de Recrutement et est parti, je ne sais où, le demanderai à la mère jardinier, qui viendra bientôt car nous sommes le 4, et Bataille qui est encore ici pour le moment, car ils devaient tous fuir aussi. Comme il a 20 ans, je crois qu’il partira bientôt pour le régiment.
La famille Bradley-Kopp sont tous partis, il y a plus de 10 jours, ils sont à Tours, il est probable qu’ils auront aussi quelques visites d’avions puisqu’ils vont partout.
Je t’envoie ma photo du sauf-conduit, ce n’est pas une merveille, j’allais demander  (quatre lignes manquantes) à la mairie et le lendemain j’avais mon sauf-conduit. (…)
Adolphe fait toujours partie de la territoriale, maintenant c’est de nuit, je lui ai demandé s’il connaissait tous les noms des pièces du fusil, il est comme moi, il n’en connaît pas un, c’est tout juste s’il n’est pas comme moi et comme Céleste quand il voit une arme à feu.
Je vais le soir au salut, le mercredi à la messe à la chapelle et le vendredi à l’église ; tous les jours ta grand’mère va à la messe, sauf le mercredi et le vendredi, elle va ces jours là au salut et moi je reste à la maison. Dans la journée je suis toujours en route ou à t’écrire, j’espère la semaine prochaine me reposer. Aujourd’hui j’ai fait l’expédition des myosotis.
Ta grand’mère se joint à moi pour t’embrasser du fond du cœur avec mille tendresses
Mammy


[1] Le maire d’Étretat, Raymond Lindon
[2] Marguerite Davenne, épouse de René Pagnon, photographe installé avenue George V
[3] Les Mossler possédaient la ville Hermance, rue Guy de Maupassant

(au Soldat x 5e C.O.M.A. Station Magasin Bureau de l’Intendance Mignères-Gondreville Loiret) (la lettre a été censurée de la moitié inférieure de la feuille)
Etretat, 5 juin 1940
Mon cher petit
Malgrè que je n’ai que peu de temps aujourd’hui, je tiens à t’écrire pour te rassurer, car tu apprendras le bombardement du Hâvre encore cette nuit, du 4 au 5, cela fait le 2e après celui du 3 au 4. Il a commencé à 10 h. hier soir, j’étais couchée, ta grand’mère était encore habillée, tu sais qu’elle est longue le soir. On entendait le canon, elle a ouvert la fenêtre de ta chambre, car il y avait beaucoup de monde du côté d’Hébert[1], tout le monde regardait et on se serait cru en plein midi, tellement on entendait le monde bavarder. Cette nuit c’était du côté du Palais de Justice et rue Jean-Baptiste Eyriès, il y a beaucoup de dégâts, sur les Magasins Généraux, mais tout était vide, on m’a dit aussi sur l’usine Bertrand. C’est épouvantable. Si Henri n’était pas parti dimanche il aurait encore vu ces 2 bombardements.
Je (11 ou 12 dernières lignes manquantes)


[1] Boulangerie rue du Dr Fidelin

(au Soldat x 5e C.O.M.A. Station Magasin Bureau de l’Intendance Mignères-Gondreville Loiret)
Etretat 6 juin 1940
Mon cher petit,
Encore très occupée, c’est jeudi, la banque, quelques correspondances, le renvoi des lettres, j’en ai bien 20 à remettre les adresses. A propos, on ne prend pas les titres à la banque Crédit F. La Sté Gale n’ouvre plus pour le moment, son bureau le midi, jusqu’à nouvel ordre. Je m’informerai si la banque de France les prend. (…)
Les Hornibrook, les Munn, les Gerrad sont à St Servan à l’Hôtel.
La nuit a été calme, nous avons bien dormi, malgrè que l’on entendait des avions passer. Heureusement nous n’avons pas d’hôpital, il n’y a pas d’hôpital, il n’y a plus personne au Château du Tilleul. On fait bien de prendre des précautions.
Nous venons de recevoir ta lettre, c’est une tranquillité pour nous quand nous en recevons une. La terrasse fleurie du brigadier commence à pousser, il y a des feuilles pas bien fournies, ce ne sont plus des bâtons.
(…)
Brulin le facteur est optimiste, nous nous entendons bien quand nous parlons ensemble, car je suis aussi optimiste, avec nos chefs et nos soldats nous sommes près de la victoire. Ta grand’mère se joint à moi pour t’embrasser du fond du cœur avec mille tendresses
Mammy


Les dernières lettres, datées de juillet 1940, sont envoyées à Saint-Sulpice-la-Pointe, petite ville située sur le Tarn, à 30 km de Toulouse, où avait été construit un camp destiné à accueillir les réfugiés et qui, pendant l’Occupation, fut transformé en camp d’internement, antichambre des camps de concentration. C’était probablement un point de repli pour les troupes françaises. L’armistice est signé le 22 juin.


au soldat x, 5e C.O.M.A., Intendance Station Magasin, Saint Sulpice la Pointe (Tarn)
Etretat Dimanche matin 21 juillet (1940)
Mon cher enfant,
J’espère que quand tu recevras cette lettre tu auras reçu les 2 précédentes que je t’ai écrites cette semaine. Hier M. Chandru est venu nous dire que tu avais écrit à la Mairie pour avoir de nos nouvelles, je lui ai dit que je t’avais écrit au début de la semaine que je t’écrirai aujourd’hui, il ne t’écrira donc pas, puisque je le fais moi-même.
La fille de Mme Kopp a aussi écrit à la Mairie pour avoir des nouvelles de sa mère qui comme nous est restée à Etretat. La moitié de la population a quitté Etretat le lundi 7 Juin, je t’assure que grand’mère et moi, nous n’avons jamais eu l’idée de partir et nous en sommes très contentes, nous avons vécu tranquillement, sans le moindre ennui, comme d’habitude, nous n’avons manqué de rien, le pays n’a pas du tout souffert, par contre ceux qui sont partis en ont vu de dures.
Tu peux donc te tranquilliser, tu as pu voir par mes deux précédentes lettres que je te dis la vérité.
Toutes les personnes qui sont parties reviennent chaque jour, regrettant bien d’être partis, et ils sont bien penauds. Comme tu le vois, nous avons été braves.
Hier nous avons reçu 2 lettres et 3 cartes de toi, dont une de Mignères et 2 cartes et une lettre d’Henri qui demande de nos nouvelles le plus tôt possible. (…)
Norman est prisonnier en Allemagne, sa grand’mère a eu des nouvelles hier, elle n’en avait pas eu depuis fin Mai.
Tous les sacs de lettres restés en suspens arrivent, hier le facteur a manipulé beaucoup plus de 4.000 lettres l’après-midi, sans compter la distribution du matin.
Je t’écrirai aussi souvent que possible. Je t’embrasse bien tendrement.
Mamy
(…)
Dans sa précipitation, ta grand’mère oubliait de terminer son nom. Je la pressais parce que je tenais à porter ma lettre au bureau avant 10 h. pour gagner un jour.
Maintenant je peux t’envoyer de l’argent, veux-tu que je t’envoie 100 frs.
La fille de Mme Dupéroux[1] qui est mariée d’un employé de poste au Hâvre est dans le Tarn chez sa belle-mère, à St Grégoire. Je ne sais pas son nom de dame.


[1] Suzanne Eugénie Andrée Dupéroux (1911-2004), sœur du garde-champêtre et épouse de Georges Palazy (1909-1972), qui était lui-même natif du Tarn

au soldat x, 5e C.O.M.A., Intendance Station Magasin, Saint Sulpice la Pointe (Tarn)
Etretat 23 juillet 1940
Mon cher enfant,
Nous venons de recevoir ta lettre du 17 juillet et j’espère que maintenant tu as reçu mes 3 lettres écrites depuis que les correspondances marchent.
Nous allons très bien et malgrè que nous sommes en occupation, on ne se croirait pas en guerre.
Nous avons eu 2 jours d’angoisse, le 7 et 8 juin, mais nous sommes toujours restées chez nous.
J’ai fait ta commission pour Hanin chez Hébert et hier le fils Hébert est allé aux Loges en se promenant dire à ses parents que leur fils allait bien.
Depuis le 5 juillet il pleut, nous avons eu quelques jours avec du soleil, mais ils étaient rares, on se croirait plutôt fin septembre, qu’en plein mois de Juillet.
En ce moment tout le monde reçoit des lettres du mois de Juin. J’espère que le colis que je t’ai envoyé à Mignères te parviendra quand même. Il n’y a rien de périssable. Il y a 3 cakes, plusieurs tablettes de chocolat, du sucre et j’ai ajouté une petite boîte contenant un chapelet et des médailles.
Nous voyons Mr. et Mme Friche, qui comme nous sont restés tout le temps à Etretat.
Mme Belloncle passe tous les jours devant chez nous et s’arrête, naturellement elle est restée aussi ici et c’est bon de bavarder un peu de temps en temps.
Nous voyons aussi assez souvent Mme Frébourg et Mme Parent, qui comme nous sont restées à Etretat. La famille Gilles est de retour depuis une dizaine de jours, elle m’a demandé de tes nouvelles.
(…)
Je mettrai ma lettre demain matin à la poste et ta grand’mère te mettra un mot à tête reposée car quand elle se précipite, ce n’est plus lisible.
Je te quitte mon cher enfant et je t’embrasse bien bien tendrement
Mammy
Ajout signé de la grand-mère :
J’arrive du jardin tout va bien il y a beaucoup a faire pour nettoyer j’y vais tous les matins j’y ai trouve Girard qui m’a donné des conseils de jardinage en attendant ton arrivée tout va bien je t’embrasse bien bien fort


au soldat x, 5e C.O.M.A., Intendance Station Magasin, Saint Sulpice la Pointe (Tarn)
Etretat 27 juillet 1940
Mon cher enfant,
Je viens de recevoir ta lettre du 22 Juillet, en même temps une lettre d’Henri, qui est encore à Saint-Nazaire, nous donnant des nouvelles de Pierre, il est prisonnier et en bonne santé.
(…)
En même temps nous recevons une lettre de Jacques nous demandant de lui écrire pour lui donner de nos nouvelles, car avec tous les évènements tout le monde est inquiet. Il nous dit que Pierre est prisonnier dans l’Yonne.
Encore en même temps, je reçois une lettre de Mr. Picard, me disant qu’après l’évacuation du Hâvre, il était allé lui et sa famille aux Sables avec les documents de la Cie, pour aller ensuite à Salies de Béarn, où il est bloqué actuellement avec sa famille et la famille Gonet, faute d’essence. Il regrette d’être parti.
Le feu avait été mis aux dépôts de pétrole le dimanche 9 Juin, on avait donné l’ordre d’évacuation au Hâvre, ce même jour, et Mr. Picard est parti le lundi soir par un bateau de pêche. Voici son adresse, on ne sait jamais si tu passais par là. Il me demande de tes nouvelles. (…)
Je n’oublierai jamais ce dimanche, il faisait un beau soleil et tout d’un coup le ciel a été obscurci par la fumée du pétrole, comme le jour du grand orage avec la grêle, cela a duré deux jours. De plus nous avons été sans eau pendant 4 jours, tout le monde allait emplir des brocs ou seaux, à la fontaine des laveuses, chaque jour à la marée, j’allais emplir 8 brocs, par 2 à la fois, l’après-midi j’étais courbaturée. L’électricité a manqué pendant 15 jours et le gaz plus de 6 semaines, enfin on vient de sonner que nous aurons du gaz demain matin.
J’ai vu Mme Hébert il y a une heure, je lui ai parlé d’Hanin, lui disant que si elle revoit ses parents, de lui dire qu’il allait bien, elle me dit que ses parents sont aux Loges et sa femme à Goderville, ils vont tous bien.
Chez Mme Hébert il y avait Mme Robert Hauville elle m’entendait parler de Saint-Sulpice, elle m’a dit que son frère était à St Sulpice la Pointe. Son frère est Mr. Henri Louvel voici son adresse Station Magasin C.O.M. n°2 il est boulanger, il était dans l’auxiliaire.
Elle te charge de lui dire qu’elle et son petit garçon sont en bonne santé, qu’elle a reçu une lettre de Robert le 1er Juillet, il est sain et sauf mais il ne lui donne pas son adresse. Le fils des Rousseau est à Castres.
Mme Barbey est près de Toulouse, je viens de regarder la carte qu’elle m’a écrite en Avril dernier, la carte venait de ‘Le Fauga’ sur le timbre il y a de Pau à Toulouse.
Beaucoup de personnes connues sont dans ton coin.
As-tu reçu ton colis ?
J’ai oublié de te dire que Maurice Nouët[1] a été tué à Epreville près de chez nous, le 11 Juin, par une mitrailleuse.
Le temps est mauvais aussi chez nous et il fait froid, c’est un temps de fin septembre.
La vie ici est calme et tranquille, il y a toujours les soldats de l’occupation, le Pavillon du Perrey est plein, l’Hôtel de la Plage et beaucoup de villas.
J’ai fait occuper la Navale[2] par la famille Ervine, ils ne font qu’y coucher. Depuis 8 jours on a fait ouvrir la Caloge[3], toute la famille Hautot étant partie dans la panique et ne revient pas tout de suite, la municipalité y a mis Mr. Ervine, tout marche très bien, ils viennent coucher à la Navale, de sorte que nous n’étions pas seules dans notre coin et la maison n’a pas été réquisitionnée.
Je te quitte pour laisser une grande place à ta grand’mère, comme elle t’avait promis une longue lettre. Je t’embrasse bien bien tendrement
Mam
(lignes ajoutées par la grand-mère) :
Mon petit
Si tu me voyais travailler au jardin tu me ferais des compliments j’ai sarclé les carottes qui sont belles et bonnes les petits pois sont finis les haricots sont bons aussi Girard me dit de les laisser encore, pour les manger secs, j’ai beaucoup a faire les mauvaises herbes ont poussé et c’est très difficile d’en venir à bout je vais demander a Girard qu’il plante des choux il ne faut pas lui en demander de trop dans le sien il n’y a que juste ce qu’il faut
Je t’embrasse bien fort
Que pense tu des plantations y en a-t-il d’autres a faire je vais regarder ça dans l’almanac


[1] Maurice André Joseph Nouët, né en 1909, soldat au 329e RI, tué dans un combat d’arrière-garde ; il a été déclaré mort pour la France
[2] Villa située rue Martin Vattinel
[3] Villa située avenue Eugène Lepoittevin

Le lot d’archives ne comporte malheureusement pas de lettre postérieure à cette dernière missive, probablement proche de la date du retour du soldat dans ses foyers. Il est regrettable que nous ne puissions pas bénéficier du regard acéré -et parfois sans concession- de la rédactrice de cette chronique sur les années d’Occupation qui suivirent. Espérons que des archives analogues soient un jour exhumées d’un grenier étretatais…

Pour en savoir plus :

  • Louis-André GEHAN : Journal d’un jeune Etretatais de 1933 à 1946 in L’Estretatais, n° 4 à 10, 1983-1984
  • Cédric THOMAS : Étretat 1939-1945, de l’occupation allemande au camp Pall Mall. Éditions Corlet, 2015, 416 pages.
  • René TONNETOT : Étretat à travers les siècles. Imprimerie L. Durand, Fécamp, 1962.

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