Histoires de famille : deux vies, deux lignées

À la veille de la Révolution Française, naissent à Étretat, à un an d’écart seulement, deux cousins germains dont le parcours de vie a suivi des chemins parallèles. Issus d’une famille de maîtres de bateau, ils occupèrent au sein de la société étretataise de la première moitié du XIXe siècle une position qui les mettait sur le devant de la scène locale. Leur descendance suivit cependant des voies divergentes.

Étienne Martin Vallin (1784-1859)

Étienne Martin VALLIN est né à Étretat le 23 février 1784, un mois seulement après le mariage de ses parents ; à cette époque et contrairement à ce qu’on pourrait attendre d’une société très imprégnée de catholicisme, les conceptions hors-mariage étaient assez fréquentes. Il est l’aîné d’une fratrie de six enfants dont un est mort en bas-âge. Le père, Louis Martin, était maître de bateau, c’est-à-dire qu’il possédait son propre bateau de pêche et employait des mariniers, ce qui dans la société étretataise du XVIIIe siècle le classait plutôt dans les catégories sociales supérieures ; pour preuve, la sœur cadette d’Étienne, Marie Victoire, mourra rentière (et célibataire) en juillet 1879, à l’âge de 81 ans.
La mère, Marie Rose Vatinel, est également issue d’une vieille famille étretataise ; son père, Nicolas Vatinel, était toilier.
Le prénom d’Étienne lui a été donné par son parrain, Étienne Vallin, qui était le frère aîné de son père et qui était lui aussi maître de bateau ; sa marraine était sa tante paternelle, Rose Marguerite Vallin.

Acte de naissance d’Étienne Martin Vallin (Archives Départementales de la Seine-Maritime)

Étienne n’a que trois ans lorsque meurt sa grand-mère paternelle, Anne Durand. L’inventaire après décès, dressé le 23 juin 1787 par le notaire de Criquetot-l’Esneval, montre que les grands-parents jouissaient d’une certaine aisance : outre un « bateau de 18 pieds de quille » (environ 5,8 mètres), avec trois mâts et son attirail de pêche, ils possédaient « à la campagne » cinq acres (environ 2,8 ha) de terre cultivée en céréales (blé, orge, avoine, seigle et lin) et en fourrage (trèfle), affermés à un certain Levesque, ainsi que deux autres parcelles totalisant une acre (5675 m²), cultivées en orge et en blé (Archives Départementales de la Seine-Maritime, cote 2 E 32/23).

La grand-mère maternelle, Marie Anne Lefebvre, meurt un an plus tard, en juin 1788.

Parvenu à l’âge adulte, Étienne intègre la garde impériale maritime, un corps d’élite créé en 1803 par Bonaparte pour assurer le transport sur mer du chef de l’État et de son état-major, dans la perspective de l’invasion de l’Angleterre. Dans les faits ce bataillon fut utilisé pour différentes actions, en particulier lors de la guerre d’Espagne.

Le 24 juillet 1810, alors qu’il a 26 ans, il épouse à Étretat, avec la permission du conseil d’administration de son corps, Victoire Agathe HOULBRÈQUE, qui était la fille d’un autre maître de bateau étretatais, de deux ans sa cadette. Parmi les témoins figurent : Pierre Legros, propriétaire étretatais, qui deviendra maire d’Étretat l’année suivante, Étienne Vallin, oncle et parrain de l’époux et qui était alors gardien de batterie aux postes de défense côtière d’Étretat, Guillaume Lebrument, cultivateur à Loiselière (paroisse aujourd’hui rattachée à la commune des Trois-Pierres) et Jean Gervais Houlbrèque, le frère de l’épouse, qui était encore marchand à Étretat avant de partir se marier et s’installer à Bréauté six ans plus tard. Une sœur cadette de Victoire épousera un capitaine de navire fécampois dix-sept ans plus tard.

Acte de mariage d’Étienne Martin Vallin (Archives Départementales de la Seine-Maritime)

Le couple a cinq enfants, nés à Étretat, à intervalles réguliers d’environ deux ans :

  • Martin Valentin naît 14 février 1811, un peu moins de sept mois après le mariage ;
  • François Hospice naît le 21 mai 1813, deux ans et trois mois plus tard. Son père a alors quitté l’armée, il est désormais maître de bateau.
  • Onésime Alexandre naît le 9 mars 1815, trois mois après la mort de Marie Rose Vatinel, sa grand-mère paternelle, qui décède à l’âge de 57 ans. Le père est désormais désigné dans les actes d’état-civil sous les prénoms d’Étienne Louis Martin Vallin.
  • Jules Gervais naît le 29 mai 1817 mais meurt huit mois plus tard, le 10 janvier 1818.
  • Constance Victoire naît le 17 mai 1819 ; sa mère a alors 33 ans. Le couple pratique peut-être ensuite une forme de contraception car il n’y eut plus d’autres enfants.

Étienne a reçu l’aide financière de son père pour s’établir ; dans un testament daté de 1827, ce dernier déclare avoir versé à son fils aîné la somme totale de 1600 francs (Archives Départementales de la Seine-Maritime, cote 2 E 32/51, acte n° 220).

Le père d’Étienne meurt à Étretat deux ans plus tard, le 11 août 1829, à l’âge de 73 ans. Il laisse trois enfants vivants, en plus d’Étienne. L’un d’eux, Pierre Benoît, qui était marin, disparait vers 1837 car au mariage de son fils, en 1847, il est noté comme étant « absent depuis dix ans ». Les deux sœurs d’Étienne meurent quelques années plus tard, en 1854 et 1879.

Au recensement de la population étretataise de 1841, Étienne Martin est syndic des gens de mer et habite « Chemin du Presbytère à Criquetot », avec son épouse, son fils François Hospice (28 ans) et sa fille Victoire Constance (22 ans) qui étaient encore tous deux célibataires. Son fils aîné Martin Valentin (30 ans), récemment marié, vit Chemin de la Fontaine, chez sa belle-mère, avec son épouse et sa jeune belle-sœur. Quant à son fils Onésime Alexandre (26 ans), il semble avoir quitté Étretat.

Victoire Agathe, l’épouse d’Étienne, meurt à Étretat le 25 décembre 1844, à l’âge de 58 ans. Étienne était une personnalité importante d’Étretat comme l’indique sa fonction de syndic[1], fonction qu’avait exercée avant lui son oncle Louis Vallin (1708-1785). Par décret du 26 avril 1846, il est nommé Chevalier de l’ordre impérial de la Légion d’Honneur.


[1] Les syndics étaient nommés par l’Intendant de la marine, sur proposition du commissaire, parmi les anciens marins confirmés ; ils avaient pour fonction d’assurer la police de la pêche à pied et de gérer les affaires maritimes locales telles que les naufrages ; la fonction était rémunérée et recherchée

Inscription d’Étienne Martin Vallin au registre de la Légion d’Honneur en 1846 (source : base de données Léonore https://www.leonore.archives-nationales.culture.gouv.fr/ui/)

Étienne Martin Vallin mourut à Étretat le matin du 13 janvier 1859, à l’âge de 75 ans. Son décès fut déclaré à la mairie par son fils Martin Valentin, accompagné de l’instituteur du village, Alfred Firmin Seigneuré.

Acte de décès d’Étienne Martin Vallin (Archives Départementales de la Seine-Maritime)

La postérité d’Étienne

La lignée d’Étienne Martin montre des destinées individuelles diverses mais qui ne sont pas sans intérêt. La situation professionnelle des descendant(e)s et les unions qu’ils et elles ont contractées montrent leur ancrage dans la bourgeoisie locale.

Un capitaine qui a du bien

Le fils aîné, Martin Valentin Vallin, devient capitaine au long cours. Il se marie à Étretat le 21 décembre 1840, à l’âge de 29 ans avec Élise Hortense Bouchard. Cette dernière était la fille d’un cultivateur, originaire de Tourville-les-Ifs, qui avait été canonnier garde-côtes de la 12e compagnie sous le Premier Empire à Étretat et y avait épousé une Vallin, fille d’un capitaine de navire qui était un cousin issu de germain du grand-père de Martin Valentin ; celui-ci était donc parent au 6e degré de son épouse.

Signature de Martin Valentin Vallin et de son épouse (1840) (Archives Départementales de la Seine-Maritime)

Suivant le contrat de mariage établi à Criquetot-l’Esneval, Martin Valentin apporte au mariage l’équivalent de 711 francs en meubles et effets donnés par son père et une somme de 3500 francs en argent et créances provenant de ses fonds propres (Archives Départementales de la Seine-Maritime, cote 2 E 32/72, acte n°336).  Martin Valentin racheta les parts de son père et de ses frère et sœur dans la propriété de terrains situés à Valaine (Archives Départementales de la Seine-Maritime, cote 2 E 32/92, acte n°270) ; après le décès de son père en 1859, la licitation judiciaire des biens dépendant de la succession lui permit de racheter les parts de François Hospice et de Constance Victoire. Il revendit une partie de ces propriétés. Son épouse Élise cohérita, de son côté, des terres de son père Étienne Joachim Bouchard (https://www.etretat.carnetsdepolycarpe.com/2025/07/03/les-possessions-des-etretataises-entre-1835-et-1861/) ; une partie de ces terrains fut également revendue (en 1849, une parcelle de 1800 m² en labour, herbage et lande, bornée par le chemin menant de la mer au Tilleul, vendue 800 francs à Jean Baptiste Lenud, juge à Yvetot ; en 1851 une parcelle de 1500 m² vendue 550 francs au dramaturge parisien Auguste Anicet-Bourgeois). Durant l’année 1849, solidairement avec sa sœur Emma, Élise acheta à Marie Anne Morin, épouse du notaire Fiquet, la maison qu’ils occupaient à Étretat, au prix de 7000 francs (Archives Départementales de la Seine-Maritime, cote 2 E 32/89, acte n° 48). Preuve de l’aisance du couple, Martin Valentin acheta plusieurs fermes et terres agricoles en dehors d’Étretat, qu’il paya souvent comptant comme le détaille le tableau ci-dessous.

datevendeuracquéreurlieudésignationprix
14/2/1849Marie Anne Morin ép. FiquetElïse Bouchard ép. Vallin et Emma BouchardEtretat, rue de la Valettepetit jardin édifié d’une maison d’habitation et de bâtiments en retour4 000 frs
1/9/1849Marie Adélaïde Vallin vve Bouchard, Emma Bouchard et Elisa Bouchard ép. Vallin, héritiers d’Etienne Joachim BouchardJean Baptiste LenudEtretat, chemin de la mer au Tilleulparcelle en labour, herbage et lande de 1 800 m²800 frs
9/8/1850Etienne Martin Vallin, François Hospice Vallin et Constance Victoire Vallin ép. Louis Edouard Stanislas LégerMartin Valentin VallinEtretat, hameau de Valainepièce de terre en labour de 2837 m² et pièce de terre en labour de 4200 m²  1 166,66 frs (10/12e)
 )31/1/1851Paul Félix Lachèvre, Marie Mélanie Lachèvre et Virginie Eléonore Lachèvre, héritiers de Pierre Romain LoiselMartin Valentin VallinEtretatparcelle de jardin et deux corps de bâtiment à usage d’habitation, un petit bâtiment à usage de cellier et un puits, 504 m²3 500 frs
1/3/1851Alexandre Hérubel, Alexandrine Virginie Hérubel, Marie Elisabeth Delaunay vve Hérubel, héritiers de HérubelMartin Valentin VallinLes Loges, hameau du Mont Rôtiferme de 56 750 m² masure de 2 800 m²18 000 frs 1 500 frs
1/3/1851Marie Anne Morin ép. FiquetMartin Valentin VallinLes Logesune ferme et deux parcelles de labour, 35 600 m²15 000 frs
30/8/1851Marie Adélaïde Vallin vve Bouchard, Emma Bouchard et Elisa Bouchard ép. Vallin, héritiers d’Etienne Joachim BouchardAuguste Anicet-BourgeoisEtretatparcelle 1500 m²550 frs
16/9/1858Henriette MarcotteMartin Valentin VallinLes Logesferme composée de masure et terres en labour, 59 496 m²24 000 frs
7/7/1859Rosalie Eléonore Richard vve GiéléeMartin Valentin VallinGerville et Les Logespièce de terre en labour, 19 826 m²8 000frs
24/8/1859héritiers d’Etienne Martin Vallin et de Victoire Agathe HoulbrèqueMartin Valentin VallinEtretat


quartier du Mont
licitation d’une parcelle en labour et lande, 8700 m²
et d’une maison avec jardin, 709 m²
2 500 frs


8 000 frs
22/9/1859Martin Valentin VallinAnne Louis Félix Hullin de BoischevalierEtretat, quartier du Montterrain édifié d’une maison, 709 m²8 000 frs
Les transactions immobilières du couple Vallin-Bouchard

Martin Valentin eut cinq enfants parmi lesquels Martin Jules François, le fils aîné, né à Étretat en 1841, qui sera ordonné prêtre en 1865, enseignera à l’institution ecclésiastique d’Yvetot (où Guy de Maupassant sera pensionnaire) et en sera supérieur de 1892 à 1903, avant de finir sa carrière ecclésiastique comme chanoine titulaire de la métropole de Rouen.

Avis de décès du petit-fils aîné d’Étienne Martin Vallin (Bulletin religieux de l’archidiocèse de Rouen, 9 février 1918) https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6330067x/f4.item

Seule la fille aînée de Martin Valentin, Marie Léontine, lui donna une descendance par son mariage en 1871 avec un veuf, Alfred Alexandre Leleu, qui était mercier à Étretat.

Au recensement étretatais de 1851, le capitaine de navire Martin Valentin (« parti à la pêche » au moment du recensement) est domicilié rue de la Valette avec son épouse Élise Hortense Bouchard (34 ans), son fils Martin Jules François (9 ans), sa fille Léontine Julie (7 ans), son fils Léon Zéphir (5 ans) et sa fille Angèle Alix Thémis (1 ans). Leur fille Berthe, née en 1847, n’avait survécu que quinze jours. La belle-mère, Marie Adélaïde Vallin, veuve Bouchard et la belle-sœur, Emma Bouchard, occupent la même maison, achetée -comme on l’a dit- trois ans plus tôt.

Martin Valentin, nommé syndic de la marine comme son père, meurt à Étretat le 2 octobre 1873 à l’âge de 62 ans. Son épouse lui survit 31 ans, voit le passage au nouveau siècle et meurt à Étretat le 23 juillet 1904, à 88 ans.

Un second capitaine, armateur à Fécamp

Le deuxième fils d’Étienne Martin, François Hospice Vallin devient, comme son frère aîné, capitaine au long cours. Il se marie à Étretat quelques mois avant la mort de sa mère, le 6 janvier 1844, avec Pauline Désirée Poirier qui était native d’Ingouville (dans la périphérie du Havre) et dont le père était un armateur fécampois. François a alors 30 ans. Le couple s’établit à Fécamp où il a trois enfants : une fille qui se mariera au Havre avec un avocat fécampois qui sera ensuite négociant-armateur, administrateur des chambres syndicales de Paris et sera décoré de la Légion d’Honneur en 1868, un fils aîné qui se mariera à Honfleur où il sera fabricant de ouate avant de s’établir à Paris comme maître d’hôtel et un fils cadet qui sera employé de commerce, marié à Saint-Valéry-sur-Somme et installé au Havre comme commis puis fondé de pouvoir.

Au recensement de Fécamp de 1851, François Vallin, armateur et propriétaire, habite 9 Quai de la Vicomté, face à l’avant-port[2], avec sa femme Désirée (32 ans), sa fille Marguerite, 6 ans, son fils Joseph, 4 ans, son fils Henry, 3 ans, son beau-frère Ernest Poirier, armateur avec lequel il est associé (26 ans) et une domestique de 18 ans, Louise Orella Fleury (n°6965 à 6971).


[2] Immeuble aujourd’hui occupé par la brasserie La Cave du Salut

Extrait du recensement de Fécamp de 1851 (Archives Départementales de la Seine-Maritime, cote 6 M 86)

François Hospice meurt à Fécamp le 14 mars 1854, à l’âge de 40 ans. Son épouse meurt le 12 mai 1884 à Paris, où elle résidait 11 boulevard du Palais, sur l’île de la Cité dans le IVe arrondissement, dans un bel immeuble haussmannien proche de la Préfecture de police, ce qui démontre l’aisance à laquelle était parvenue cette famille.
Un petit-fils de François Hospice, Gustave Emmanuel Nicole, fut négociant au Havre avant de s’installer comme colon en Tunisie où il mourut en 1910, dans la ville de Bizerte.

Le fils malchanceux

Le troisième fils, Onésime Alexandre Vallin reçoit, bien malgré lui, les honneurs du Courrier du Havre et du Journal de Rouen le 25 août 1844 car il a été, quatre jours avant cette date, victime collatérale de faits de violence conjugale et s’est vu blessé à la tête d’un coup de fusil tiré par un cafetier de Criquebeuf-en-Caux[3]. Hormis cette mésaventure, on sait peu de choses de lui sinon qu’il était pêcheur. Il mourut entre 1844 et 1850.


[3] Hilaire Denis Dominique Auber, natif de Theuville-aux-Maillots, époux de Sophie Élisabeth Bulant

Extrait du Journal de Rouen du 25 août 1844 (Archives Départementales de la Seine-Maritime, cote JPL 3_109)

L’épouse d’un artiste

Constance Victoire Vallin, la seule fille du couple, se marie en 1842 à Étretat à l’âge de 22 ans avec Louis Édouard Stanislas Léger, un tonnelier natif d’Ingouville et domicilié à Sanvic, où le couple a quatre enfants ; les suivants naîtront à Étretat. Le contrat de mariage nous apprend que l’apport du futur époux (consistant en ses effets personnels et en ustensiles professionnels) représentait une somme de 1500 francs, tandis que la future apportait son trousseau estimé à 1550 francs, plus la valeur de 150 francs d’effets personnels et une somme de 2000 francs, provenant de dons manuels faits par ses frères (Archives Départementales de la Seine-Maritime, cote 2 E 32/75, acte n°18). À une date indéterminée, Louis Édouard quitte Étretat pour la capitale où on le retrouve artiste peintre dans le 9e arrondissement (quartier appelé « la Nouvelle Athènes ») en 1850. Ses enfants survivants s’installeront également à Paris où ils seront employés. Constance meurt à Étretat le 15 novembre 1859, à l’âge de 40 ans, cinq ans et demi après son frère cadet ; le décès est déclaré par son mari, qui demeure alors à Étretat. Il meurt avant 1881.


Louis Martin Vallin (1783-1849)

Par un curieux hasard de l’histoire, un cousin germain, presque homonyme, d’Étienne Martin Vallin vécut à peu près à la même époque et connut – de surcroit – une histoire assez proche.

Louis Martin VALLIN est né à Étretat le 4 septembre 1783, soit cinq mois seulement avant Étienne Martin. Son père, Étienne Vallin, était l’oncle et le parrain de ce dernier ; il était maître de bateau et avait épousé en secondes noces, en novembre 1782, Marie Angélique Poret, qui fut la mère de Louis Martin. Les prénoms de l’enfant lui ont été donnés par son parrain Louis Martin Vallin, maître de bateau, qui était son oncle, la marraine étant sa tante Marguerite Rose Vallin, ce qui rappelle furieusement le parrainage d’Étienne Martin. Pendant les guerres révolutionnaires, Étienne fut nommé « caporal gardien du poste de la batterie de droite du faux port », comme nous l’apprend l’acte de naissance en 1796 de Benoît Joseph Vallin, un des dix frères et sœurs de Louis Martin.

Acte de baptême de Louis Martin Vallin (Archives Départementales de la Seine-Maritime)

Les grands-parents maternels -Jean Baptiste Poret, qui était laboureur et Catherine Caillot, qui était fileuse- s’étaient établis, bien avant la naissance de leur petit-fils, au Tilleul puis à Saint-Jouin ; la grand-mère meurt en 1800 et le grand-père trois ans plus tard.

Comme son cousin, Louis Martin s’enrôle comme marin de la garde impériale. À l’âge de 28 ans, « retiré du service avec pension de retraite », il épouse à Étretat, le 25 septembre 1811, Catherine Rose LELEU, une Étretataise de 29 ans. Assistent au mariage : le père de l’époux, alors âgé de 71 ans, mais qui était encore gardien de batterie (la France était toujours sous la menace anglaise), le père de la mariée et quatre témoins : Jean Thomas Coquin, maître de bateau, Pierre Jacques Hauville, cultivateur, Martin Lebaillif, marchand et Jean Feugueray, marchand également.

Acte de mariage de Louis Martin Vallin, Archives Départementales de la Seine-Maritime

Dans le contrat de mariage, passé le 23 septembre 1811 devant le notaire de Criquetot-l’Esneval, l’apport de chacun des époux est détaillé : lui apporte du mobilier, une batterie de cuisine et ses vêtements pour une valeur totale de 493 francs, tandis qu’elle apporte son trousseau comprenant du linge de maison et ses vêtements, de la literie, une armoire et divers meubles, pour une valeur de 771 francs (Archives Départementales de la Seine-Maritime, cote 2 E 32/33, acte n°265).

Louis MartinCatherine Rose
un bois de lit18 draps
un buffet36 chemises
une table18 taies d’oreiller
une batterie de cuisine complète6 serviettes
18 pièces de (illisible)6 essuie-mains
12 fosses (?)6 nappes
24 chemises8 jupes en étoffe
6 paires de caleçon6 jupes de siamoise
2 habitsune jupe noire
4 culottes6 tabliers
2 gilets à manche6 apollons (robes de chambre)
4 autres gilets18 mouchoirs
4 chaises18 marmottes
un halin (câble)5 capotes et tous les linges à usage exclusif de femme
2 carts (?)une armoire de chêne à 2 battants fermant à clef
un lit complet garni d’un matelas rempli de laine
un traversin et 2 petits oreillers le tout rempli de plumes
une couverture de laine
une courtepointe piquée et un couvre pied, avec ses rideaux, ciel et pente du lit en indienne
un rouet
un trait (?)
une chaise
Signature de Louis Martin Vallin et de son épouse en 1811 (Archives Départementales de la Seine-Maritime)

Ils n’ont que 3 enfants, ce qui est en-dessous de la moyenne de l’époque :

  • Catherine, Constance naît à Étretat le 22 mars 1812, six mois après le mariage ; elle épousera un cultivateur, Bernard Zéphyr Ledentu ;
  • Marie, Éléonore naît à Étretat quatre ans et demi plus tard, le 26 octobre 1816 ; le père étant absent lors de l’accouchement (probablement à cause de la pêche), la naissance est déclarée à l’état-civil par la grand-mère paternelle de l’enfant ; la fillette n’a qu’une brève existence : elle meurt le 29 mars 1820, à l’âge de 3 ans ;
  • Eugènie, Hortense naît à Étretat le 28 février 1819, deux ans et quatre mois après la précédente ; elle mourra célibataire à son domicile rue Alphonse Karr à Étretat le 29 mai 1877, à l’âge de 58 ans.

Suivant l’exemple de son grand-père Étienne, Louis place ses revenus dans l’achat de terrains. En février 1816, il achète à Guillaume Prudence Chesnée, négociant demeurant place du Vieux Marché à Fécamp, une « place fonds de terre en jardinage, maison sus », située à Étretat, le long du chemin tendant du Grand Val au corps de garde du centre. Le bien, occupé par Pierre Homont et Nicolas Guerard, est payé 2000 francs (Archives Départementales de la Seine-Maritime, cote 2 E 32/39, acte n°37). Onze ans plus tard, en avril 1827, lors d’une vente aux enchères décidée par Jacques Fréval, ancien tourneur sur bois d’Étretat, Louis achète une parcelle en labour et une lande attenante sur la côte du Mont, d’une surface totale de 8506 m² ; il paye 1210 francs pour ce terrain, situé à l’est du chemin de Bénouville et occupé par un Ledentu (Archives Départementales de la Seine-Maritime, cote 2 E 32/51, acte n° 57).

Le père de Louis Martin, Étienne, meurt à Étretat le 5 avril 1826. Dans son testament, établi devant notaire dix ans plus tôt, le 12 avril 1816, il avait légué « à Louis Martin, Jean Baptiste et Benoît Joseph Vallin (…) et à chacun d’eux pour un tiers les deux cabestans[1] et les deux caloges (qu’il) possède sur la plage de la mer à Etretat », « à Marie Angélique Poret (sa) femme la totalité en usufruit de tous (ses) biens meubles et immeubles » (Archives Départementales de la Seine-Maritime, cote 2 E 32/39, acte n°87). L’inventaire détaillé de ses biens, établi par Me Fiquet le 4 juillet 1826, figure dans les archives notariales de Criquetot-l’Esneval. Les héritiers étaient la veuve déjà citée, les enfants : Louis Martin, Marie Anne Félicité (épouse Beaufils), Jean Baptiste, Benoît Joseph, Euphrosine Marie (épouse Vallin) et une petite-fille : Clarice Coquin (fille de Rose Marguerite Vallin, décédée). La liste des biens, comparable à celle qui avait été établie en 1787 après la mort d’Anne Durand, montre qu’à côté de l’activité de pêche, attestée par deux bateaux et leur équipement, le foyer d’Étienne Vallin, tout comme celui de ses parents, vivait d’activités agricoles parallèles et de fermages. Il produisait sur place son lait et son beurre, grâce à une vache à l’étable, et son cidre.


[1] Cabestans n°26 et 27 sur le plan dressé en 1807 (https://www.etretat.carnetsdepolycarpe.com/2020/06/30/les-cabestans-detretat/)

Localisation (ovale rouge) des cabestans d’Étienne Vallin sur le perrey en 1807 (Archives Départementales de la Seine-Maritime, cote 4S 26)

« Dans la cuisine à la cheminée une crémaillère, deux chenets, une pincette, un gril, un trépied, une pelle à feu le tout en fer et un soufflet, le tout prisé à la somme de 4 francs,
quatre marmites en fer avec leur couvercle, une casserole en fer blanc, deux seaux en fer blanc, trois seaux en bois, une couloire et une écumoire en fer blanc, une poêle à frire et une broche à rôtir, le tout estimé à la somme de 14 francs,
un bois de sallier ( ?) avec sa décharge, trente six assiettes en faïence, dix verres, douze plats de terre, une soupière en faïence, une cuiller à soupe en étain, dix petites cuillers et neuf fourchettes, un bancard ( ?) en fer avec les écalles ( ?) en bois et vingt cinq kilogrammes de poids en fer le tout prisé à la somme de 36 francs,
un réveil avec sa corde et poids prisé la somme de 12 francs,
cinq chaises à fond de paille, une auge à pétrir, un banc, le tout prisé à la somme de 8 francs,
un bois de lit garni d’une paillasse, un matelas rempli de laine, un traversin, une couverture de laine, une courtepointe et un tour de lit en flamme lesquels objets ont été réclamés par la dame Vallin comme formant sa coucherie, cette réclamation ayant été reconnue juste (…), n’a été porté ici que pour mémoire,
un baromètre, un saloir, plusieurs planches à la cheminée et aux sommiers,
une bonnetière ou armoire en bois de sap[1] sur laquelle est apposé le scelle n°1, laquelle armoire ayant été reconnue pour appartenir à la dame Vallin n’a été porté que pour mémoire.
Passé dans une chambre à côté de la cuisine, trouvé un bois de lit avec son tour de lit en flamme, deux couvertures de laine, une paillasse, un lit de plume, deux traversins et un petit oreiller, le tout prisé à la somme de 30 francs,
une vieille table en bois de sap, sept chaises en bois de sap, deux paniers d’osier, deux rots[2] et deux lames[3] à tisser, le tout prisé la somme de 9 francs,
une armoire dans la cuisine et une autre dans la chambre à côté sur lesqulles sont les scellés n° 2 et 3, prisées la somme de 18 francs,
au grenier de la maison vingt quatre bottes de lin, trente mètres de toile d’étoupe tannée, le tout prisé la somme de 85 francs,
trente neuf folles, trois folles non montées, huit pièces de seine montées, deux bouts de filets neufs d’environ quatre vingt dix mètres, un petit lot de liège, huit vieux barils, un vieux évier, quatre bancs, trois planches de bois d’orme, huit autres planches en orme, une vieille auge à pétrir sans couvert et environ quatre quintaux de blé, le tout prisé la somme de 809 francs,
dans l’étable une vache son poil rouge de cinq ans, prisée la somme de 160 francs,
dans la laiterie deux pots dans lesquels environ un kilogramme de beurre, douze poëles à lait, une planche et deux bouts de plancher, deux barils, le tout prisé la somme de 7 francs,
un vieux bateau en bois couvert servant de bûcher, quatre pains et environ une brouettée de bois, le tout prisé la somme de 30 francs,
sous la loge près du cellier des morceaux de débris de bateaux prisés 10 francs,
sous un petit hangar un petit lot de souches et un vieux rouet à retordre le fil prisé la somme de 10 francs,
dans un petit cellier un fût rempli de cidre contenant environ 500 litres et un autre fût vide prisé la somme de 30 francs,
dans la tannerie aux filets de pêche un morceau de bois de lit, une vielle table et un petit lot de bois, le tout prisé la somme de 3 francs,
dans la grange un boisseau et un mauvais perchis ( ?) prisés la somme de 5 francs,
sous une loge au bout de la grange environ un cent de fagots le tout prisé 25 francs,
transporté sur le rivage de la mer, trouvé deux bateaux de pêche équipés de leurs ancres et apparaux prisés, savoir l’Alexandre à 1000 francs et le Saint Jean à 500 francs, le tout 1500 francs, y compris leurs caloges ou bateaux couverts servant de magasin, deux cables ou ensières, quatre halins, trois en (illisible) de cordes, neuf quarts avec leurs martingales, une vergue de chalut en chêne, deux chandeliers de chalut en fer, quatre boées (sic) en liège, deux poulies doubles, deux vieux gouvernails, une gonne[4] de goudron aux deux tiers vide,
à la campagne environ soixante dix ares de terre chargées en bled en quatre pièces différentes prisées 280 francs,
environ un hectare quatorze ares de terre chargée d’avoine en cinq pièces et (illisible), prisées 240 francs,
environ quatorze ares de terre en une seule pièce chargée en lin prisée la somme de 60 francs,
environ quatorze ares de terre en trèfle coupée depuis quelques jours prisée la somme de 55 francs,
environ sept ares de terre chargée en seigle prisée la somme de 10 francs,
rentré à la maison et ouverture faite de l’armoire sur laquelle était apposé le scellé n°2 (…), trouvé trois jupes, un mantelet, dix draps, sept taies d’oreiller, une nappe, une autre nappe, cinq chemises, trois coëffures  (sic) de femme tous lesquels objets ont été reconnus comme faisant partie du trousseau de la dame veuve Vallin (…) et n’ont été portés que pour mémoire,
vingt quatre cuillers en étain, seize fourchettes en fer, trois bols en faïence, deux chandeliers en cuivre et deux petites boëtes (sic), le tout prisé la somme de 9 francs,
divers titres et papiers dont la description est renvoyée à la fin du présent inventaire,
ouverture faite d’une autre armoire sur laquelle est apposé le numéro 1 (…),
trouvé cinq chemises d’homme prisées la somme de 8 francs,
quatre chemises de femme et deux nappes ont été reconnues comme faisant partie du trousseau de la dame veuve Vallin et (…)n’ont été portées ici que pour mémoire,
un chapeau, deux paires de bas de laine en gilet d’étoffe, une ceinture en tricot de laine, une culotte courte en étoffe avec des boucles à garniture en argent, une redingote et un gilet rond en étoffe bleue le tout prisé 15 francs,
plusieurs titres et papiers dans un tiroir dont la description est renvoyée à la fin du présent inventaire
passé dans la chambre proche la cuisine et ouverture faite de l’armoire sur laquelle est apposé le numéro 3 (…),
trouvé huit kilogrammes de lin habillé, dix kilogrammes de fil d’étoupe le tout prisé la somme de 24 francs,
deux fichus, deux camisoles de laine, deux coëffures de femme, deux paires de bas de coton, un bonnet de femme, tous lesquels objets ont été reconnus comme faisant partie du trousseau de la dame veuve Vallin et (…)n’ont été portées ici que pour mémoire,
quatre kilogrammes de lin peigné prisé la somme de 16 francs
Total de l’estimation 3553 francs. »
Les papiers ont été triés en 7 liasses : 1°) quatorze (sic) écrits qui sont le contrat de mariage d’Etienne Vallin et de Anne Durand du 18 juin 1740, le contrat de mariage de Pierre Vallin et de Catherine Houlbrèque du 20 mai 1771, contrat de mariage de Marguerite Vallin et de Jean Philippe Lemaistre d’Anglesqueville daté apparemment de 1785, acte de naissance d’Etienne Vallin le 19 mai 1741, acte de mariage d’Etienne Vallin et de Marie Anne Delahaye le 15 juin 1767, acte de décès de Marie Delahaye  le 12 octobre 1780, acte de naissance de Marie Angélique Poret, acte de mariage d’Etienne Vallin et Marie Angélique Poret le 17 novembre 1782, acte de naissance d’Etienne Vallin, acte de décès de Louis Vallin frère d’Etienne à Brest le 23 novembre 1778, acte de décès de Charles Vallin autre frère d’Etienne le 2 novembre 1779, contrat de mariage de Jean Baptiste Fauvel et Catherine Rose Houlbrèque veuve de Pierre Vallin autre frère d’Etienne, contrat de mariage d’Etienne Alexis Vallin avec Françoise Levasseur le huit germinal an VII, contrat de mariage de Joseph Beaufils avec Marie Anne Félicité Vallin le 4 juillet 1807, contrat de mariage de Louis Martin Vallin avec Catherine Rose Leleu le 23 septembre 1811, contrat de mariage de Jean Thomas Coquin avec Rose Vallin le 2 octobre 1811 et autres papiers de famille 2°) la deuxième liasse composée de six écrits de rente, liquidation et autres écrits relatifs à la famille du défunt, 3°) la troisième liasse composée de dix-neuf écrits qui sont quittances de contributions toutes à décharge de la succession, 4°) la quatrième liasse composée de neuf quittances de fermage toutes à décharge de la succession, 5°) la cinquième liasse composée de quatorze écrits : contrats d’acquisition, de rétrocession, aveux, plantation de bornes et actes relatifs à trois propriétés situées à Etretat et restées au suppôt de la succession d’Etienne Vallin, 6°) la sixième liasse composée de trois écrits qui sont des quittances de la compagnie d’assurance mutuelle contre l’incendie, touts à décharge de la succession, 7°) la septième composée de sept écrits : actes de francisation, certificat de jauge, quittance d’in… (illisible) et mémoire servant à constater la propriété de deux bateaux appartenant à la succession et existant sur la plage d’Etretat.
La veuve d’Etienne Vallin a déclaré qu’elle sait due à la succession par Pierre Lebaillif une somme de 600 francs, par les fermiers quelques prorata de fermage qu’elle ne peut préciser, qu’elle sait également que la succession doit à Pierre Lemonnier environ 120 francs, au sieur Hantier maréchal un mémoire courant qu’elle ne peut préciser, à Martin Vatinel une somme de 36 francs environ, qu’elle a payé les frais de maladie et d’inhumation (…) »

Inventaire après décès des biens d’Étienne Vallin, 1826, Archives Départementales de la Seine-Maritime, cote 2 E 32/50, acte n° 162

[1] Désignation populaire du sapin (Littré)
[2] Peigne de métier à tisser
[3] Lisses de métier à tisser
[4] Baril

La veuve d’Étienne, Marie Angélique Poret, qui s’occupait des terres que possédait le couple, constitue, par testament daté du 25 février 1838, un trousseau destiné à sa petite-fille Marie Françoise Vallin, une nièce de Louis Martin, pour la récompenser des soins qu’elle apportait à sa grand-mère invalide (Archives Départementales de la Seine-Maritime, cote 2 E 32/66, acte n°40). En avril 1846 elle vend un bateau de son défunt époux à un certain Charles Hathaway de Sanvic ; elle meurt quelques mois plus tard, le 12 juillet 1846.

Au recensement étretatais de 1841, Louis Martin est « garde pêche » ; il habite Chemin du Centre (l’actuelle rue Alphonse Karr) avec son épouse Catherine Rose Leleu et sa fille célibataire Hortense Eugénie, qui est repasseuse. Sa fille aînée, Constance, demeure Chemin de Notre-Dame avec son époux et leurs trois enfants.

Une fin tragique

Louis Martin mourut dans la nuit du 13 au 14 décembre 1849, à l’âge de 66 ans, en tombant de la falaise près de la Courtine d’Antifer, sur le territoire de la commune du Tilleul. Cette mort accidentelle fut relatée dans la presse locale. On retient surtout qu’elle inspira à l’écrivain-journaliste qui était devenu son ami, Alphonse Karr, un hommage touchant qu’il publia vingt ans plus tard dans l’édition de 1869 de son Histoire de Rose et Jean Duchemin, sous le titre de « Valin ».

« Tous ceux qui connaissent Étretat apprendront avec un chagrin réel la mort de Valin, le garde-pêche.
Valin avait fait partie de l’illustre bataillon des marins de la garde impériale ; puis il était revenu au pays où sa fiancée l’attendait, et qu’il n’avait plus guère quitté. En même temps que sa fonction de garde-pêche, il exerçait toujours la profession de pêcheur. Il avait son parc de l’autre côté de la Porte d’aval et de l’Aiguille, ce gigantesque obélisque planté au milieu des flots, et où les mouettes font leur nid. En face de son parc était une caverne creusée par la mer. Valin l’avait agrandie et arrangée, et en était devenu le propriétaire respecté. Il y serrait ses filets et y passait quelquefois la nuit, quand la pèche l’exigeait. On arrivait à cette grotte, soit par dessous la Porte d’aval à la marée basse, soit en descendant la falaise par une avalure, chemin qui a fait frissonner plus d’un voyageur, quoique Valin y eût mis une rampe et des cordes, — non pas pour lui, mais pour les étrangers qui venaient visiter sa grotte, et pour lesquels il avait toujours, dans quelque trou du rocher, du rhum ou de l’angélique. Il avait, en outre, dans le fond du village, un jardin dont les fruits et les fleurs étaient distribués généreusement aux visiteurs.
Puis— dans le village près de la mer, — sa petite maison, que l’on reconnaissait aux beaux œillets, aux splendides giroflées qui en décoraient le devant pendant toute la belle saison. Quand on entrait dans cette maison, on la trouvait pleine de calme, de travail, de tendresse, de bonheur. Toute cette famille était si honnête, si vertueuse, non pas de cette vertu rechignée — qui a l’air de faire au vice une guerre de boutique, ou d’avoir contre lui une haine de famille, — mais de cette vertu saine, bien portante, riante, heureuse.
Il y a quelques années, un grand malheur avait ramené cinq personnes dans la petite maison. —Constance, la fille aînée de Valin, avait perdu son mari Dentu[1], à la suite de l’inondation qui couvrit de sable et enfouit sous la terre une dizaine de maisons dont on voit encore le toit. Constance était retournée chez son père avec ses quatre enfants, et Hortense[2], la jeune sœur de Constance, avait dit : « Pauvres petits enfants qui n’ont plus de père ! Ça n’est pas trop qu’ils aient deux mères. Je ne me marierai pas, ils sont maintenant à nous deux Constance. » Et, depuis ce temps, elle redoubla de travail, non pas avec l’air d’une femme résignée qui accomplit un sacrifice, mais avec l’air serein et heureux. Constance aimait tendrement son mari ; elle fut deux ans morne, indifférente à tout, et le pauvre Valin me racontait il y a bien peu de temps, — quand il est venu passer deux jours avec moi à Sainte-Adresse, — quelle joie il avait ressentie quand, au bout de deux ans, — qu’elle n’avait mangé qu’un peu de soupe,— elle lui dit un jour : « Papa, je mangerais bien un peu de crabe. » — Depuis ce jour, me disait-il en pleurant, ma pauvre Constance a été sauvée.
Cette maison où sont les deux sœurs et leur mère, une belle, respectable et austère femme, et les petits-enfants, qui sont charmants, paraissait devoir être sous la protection de la Providence. Eh bien, quelques années après la mort funeste de Dentu, le mari de Constance, — un horrible accident y répand le deuil et la livre aux larmes.
Il y a quelques jours, Valin partit le soir pour affaire de service. Le lendemain matin, il n’était pas rentré. Une brume épaisse avait rendu la nuit très-obscure. — Valin avait conservé les habitudes régulières du soldat.
L’alarme se répandit dans Étretat, où Valin était aimé et respecté comme un des pères du pays.
On se mit en grand nombre à sa recherche, et, dans un sentier étroit, près du corps de garde de la Courtine, on trouva un mouchoir marqué à son nom. On descendit à la mer par les falaises d’Antifer, et on trouva sur le galet son cadavre horriblement mutilé. Il était tombé du haut de la falaise, — plus de trois cents pieds, — la hauteur de six maisons de Paris les unes sur les autres. Le lendemain, tout le hameau le suivait au cimetière.
Valin était pour moi un ami de vingt ans. Combien de bonnes soirées j’ai passées avec lui dans sa maison, en fumant, en buvant du cidre chaud, et en écoutant le récit des dangers, des combats, de la gloire et des plaisirs du bataillon des marins de la garde ! Combien de fois l’ai-je accompagné, le jour ou la nuit, à la grotte dont nous descendions si insoucieusement l’âpre sentier, — qui ne lui inspirait jamais d’inquiétudes que pour les autres !
Il est mort, et ce sera un chagrin sérieux pour tous ceux qui l’ont connu. Cet été, tous les visiteurs d’Étrelat iront, en arrivant, à sa maison, devant laquelle ils ne verront plus ni œillets ni giroflées, et tous auront les larmes aux yeux en apprenant la fin déplorable du vieux soldat, qui, à soixante ans, était encore alerte et robuste comme un jeune homme
» (Alphonse Karr, Valin, in Histoire de Rose et de Jean Duchemin, éd. Michel Lévy, nouvelle édition, 1869, p. 195-205)

[1] Bernard Zéphyr Ledentu, cultivateur né en 1813, est mort à Étretat le 2 octobre 1842, quelques jours après l’inondation qui a submergé la commune le 24 septembre précédent, peut-être à cause d’une épidémie qui a suivi la catastrophe (https://www.etretat.carnetsdepolycarpe.com/2024/04/03/lage-des-mutations-etretat-entre-1830-et-1860/)
[2] Eugènie Hortense Vallin, la sœur cadette de Catherine Constance, est effectivement morte célibataire

Acte de décès de Louis Martin Vallin en 1849 Archives Départementales de la Seine-Martime

La veuve, Catherine Rose, meurt à Étretat dix ans plus tard, le 14 novembre 1859, à l’âge de 77 ans.

La postérité de Louis

La descendance de Louis Martin Vallin fut moins prolifique que celle de son cousin ; seule la fille aînée, Catherine Constance, engendra une postérité – conformément au récit d’Alphonse Karr reproduit ci-dessus. Elle avait épousé à Étretat, à l’âge de 24 ans, Bernard Zéphyr Ledentu, un cultivateur de souche étretataise (dont le grand-père était syndic de marine et dont le frère aîné fut curé de Saint-Etienne-du-Rouvray) ; leur contrat de mariage, établi en 1836, fait état d’un apport estimé pour lui à 1000 francs et pour elle à 1200 francs (https://www.etretat.carnetsdepolycarpe.com/2025/07/03/les-possessions-des-etretataises-entre-1835-et-1861/).
Ainsi que l’a souligné Alphonse Karr, Catherine Constance se retrouva veuve très jeune. L’héritage provenant de ses parents lui permit (ainsi qu’à sa sœur cadette) de réaliser la vente de plusieurs terrains étretatais entre 1858 et 1863, période où la demande immobilière des estivants parisiens – comme le comte d’Escherny ou encore Abel Étienne Desmichels – était très forte. Constance vit l’entrée dans un nouveau siècle et mourut rentière à Étretat le 8 mai 1901 à l’âge de 89 ans, à son domicile de la rue Alphonse Karr.

La fille aînée du couple Ledentu/Vallin, Mathilde Félicie Constance Ledentu, épousa un cultivateur d’Étretat (qui était également un Ledentu) ; le fils unique, Louis Philippe Ernest Ledentu, se maria à Saint-Laurent-de-Brèvedent et s’installa à Anglesqueville-l’Esneval où il fonda une lignée de cultivateurs ; la fille cadette, Marie Françoise Angèle Ledentu, mourut rentière (et célibataire) à Étretat à l’âge de 74 ans.

Des histoires parallèles, des lignées divergentes

Si l’histoire des deux cousins est assez semblable par bien des aspects, leur lignée suivit des chemins différents. Les descendants d’Étienne Martin, plus nombreux et peut-être plus aventureux, quittèrent presque tous Étretat à la 2e génération pour s’assurer une situation parfois brillante à Fécamp, au Havre ou à Paris, tandis que la progéniture de Louis Étienne Martin, plus rare, se tourna vers la terre et resta ancrée dans le Pays de Caux pour plusieurs générations.

Il se trouve que le demi-frère aîné de Louis Martin, prénommé Étienne Alexis, vit sa descendance s’installer, à l’instar de celle d’Étienne Martin, dans une confortable bourgeoisie, au Havre et à Paris ; un de ses arrière-petits-fils, Charles Vallin, apparenté par alliance à la famille Teilhard de Chardin, fut député du 9e arrondissement de Paris, combattant de la France Libre -malgré ses attaches avec l’extrême-droite- et donna son nom à une place du 15e arrondissement.

Pour en savoir plus

  • Thérèse CHARLES-VALLIN : Charles Vallin, mon père. Enquête sur une certaine idée de la France. Éditions Atlantica, Paris, 2003, 196 pages.

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